NOUVELLES DE CUBA
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REFLEXIONS DE FIDEL CASTRO
L'INTERNATIONALISATION DU GENOCIDE (3 avril 2007)
LA REPONSE BRUTALE (10 avril 2007)
LE MONDE A BESOIN D'UNE REVOLUTION ENERGETIQUE (30 avril 2007)
LA TRAGEDIE QUI MENACE NOTRE ESPECE (7 mai 2007)
LE DEBAT S'INTENSIFIE (9 mai 2007)
CE QUE NOUS AVONS APPRIS A LA SIXIEME RENCONTRE CONTINENTALE DE LA HAVANE (14 mai 2007)
DE L'AVIS UNANIME (16 mai 2007)
LE SOUS-MARIN ANGLAIS (21 mai 2007)
IL FAUT PRENDRE LE TAUREAU PAR LES CORNES (22 mai 2007)
AUX SOURDS QUI NE VEULENT PAS ENTENDRE (23 mai 2007)
TOUT CE QU'ATTEND BUSH, C'EST UN BADABOUM (25 mai 2007)
ON NE TUE PAS LES IDEES (27 mai 2007)
LES MENSONGES ET LES FOURBERIES DE BUSH (7 juin 2007)
LE TYRAN VISITE TIRANA (11 juin 2007)
EN MANQUE D'AFFECTION (13 juin 2007)
VOUS N'AUREZ JAMAIS CUBA! (17 juin 2007)
LES COMBATS DE VILMA (20 juin 2007)
REFLEXIONS SUR LES REFLEXIONS (22 juin 2007)
UN ARGUMENT A AJOUTER AU MANIFESTE (24 juin 2007)
UNE REPONSE DIGNE (27 juin 2007)
LE BON DIEU M'A PROTEGE DE BUSH (28 juin 2007)
LA MACHINE A TUER (30 juin 2007)
LA TYRANNIE MONDIALE (7 juillet 2007)
AUTOCRITIQUE DE CUBA (10 juillet 2007)
BUSH, LA SANTE ET L'EDUCATION (14 juillet 2007)
LE VOL DES CERVEAUX (17 juillet 2007)
LE BRESIL SUBSTITUT DES ETATS-UNIS ? (23 juillet 2007)
MALGRE TOUT (30 juillet 2007)
LA FLAMME ETERNELLE (31 juillet 2007)
LA POLITIQUE ET LE SPORT (4 août 2007)
LE CONSTAT ECRIT (7 août 2007)
L'EMPIRE ET L'ÎLE INDEPENDANTE (14 août 2007)
L'INTERNATIONALISATION DU GENOCIDE
La réunion de Camp David vient de s'achever. Nous avons tous écouté avec intérêt la conférence de presse des présidents des Etats-Unis et du Brésil, et les nouvelles concernant leur rencontre et les opinions qu’ils ont avancées.
Bien que son visiteur brésilien l’ait pressé au sujet de dispositions tarifaires et des subventions qui protégent et étayent la production étasunienne d’éthanol, Bush n’a pas fait la moindre concession à Camp David.
Le président Lula a attribué cette fin de non-recevoir à la hausse des cours du maïs qui a été, selon lui, de plus de 85 p. 100
Un peu avant, la principale autorité brésilienne avait exposé dans The Washington Post l’idée de convertir les aliments en carburant.
Je n’ai pas l’intention de blesser le Brésil ni de me mêler de questions ayant à voir avec la politique intérieure de ce grand pays. C’est précisément à Rio de Janeiro, qui avait accueilli le Sommet mondial sur l’environnement, voilà maintenant quinze ans, que j’ai dénoncé avec véhémence, dans une allocution de sept minutes, les nuisances environnementales qui menaçaient l’existence de notre espèce. Bush père, qui était présent à cette réunion en sa qualité de président des Etats-Unis, a eu la politesse d’applaudir à la fin, comme tous les autres.
Personne à Camp David n’a répondu à la question cruciale : où et qui va fournir les plus de 500 millions de tonnes de maïs et d’autres céréales dont les Etats-Unis, l’Europe et les pays riches ont besoin pour produire la quantité de galons d’éthanol que les grandes compagnies des USA et d’autres pays exigent en contrepartie de leurs lourds investissements ? Où et qui va produire le soja, les graines de tournesol et de colza dont les huiles essentielles vont être convertis en carburant par ces mêmes pays riches ?
Un certain nombre de pays produisent des aliments et exportent leurs excédents. L’équilibre entre exportateurs et consommateurs était déjà tendu, si bien que les cours ont flambé. Pour être bref, je dois me borner à signaler ce qui suit.
Les cinq principaux producteurs de maïs, d’orge, de sorgho, de seigle, de millet et d’avoine, ces grains que Bush veut convertir en matière première pour la production d’éthanol, en écoulent 679 millions de tonnes sur le marché mondial, selon des chiffres récents. De leur côté, les cinq principaux consommateurs, dont certains sont aussi des producteurs de ces grains, ont besoin aujourd’hui de 604 millions de tonnes par an. L’excédent disponible est donc de moins de 80 millions de tonnes.
Or, ce gaspillage colossal de céréales, sans parler des graines oléagineuses, pour produire du carburant permettrait aux pays riches d’économiser à peine moins de 15 p. 100 de ce que consomment leurs voraces automobiles.
Bush a affirmé à Camp David qu’il avait l’intention d’appliquer cette formule à l’échelle mondiale, ce qui ne signifie rien moins que l’internationalisation du génocide.
Le président du Brésil, dans son article du Washington Post, publié la veille de la rencontre de Camp David, a affirmé que moins de 1 p. 100 des terres arables du pays étaient consacré à la canne à sucre destinée à la production d’éthanol. C’est le triple de la superficie que consacrait Cuba quand elle produisait presque dix millions de tonnes de sucre avant la crise de l’URSS et les changements climatiques.
Notre pays produit et exporte du sucre depuis plus longtemps, d’abord à partir du travail des esclaves, qui finirent par être plus de trois cent mille dans les premières années du XIXe siècle et qui convertirent la colonie espagnole en la première exportatrice de sucre au monde. Presque cent ans après, au début du XXe siècle, dans la République médiatisée dont la pleine indépendance fut frustrée par l’intervention étasunienne, seule des immigrants antillais et des Cubains analphabètes cultivaient et coupaient la canne. La tragédie de notre peuple était la morte-saison, compte tenu du caractère cyclique de cette culture. Les plantations appartenaient à des compagnies étasuniennes ou à de gros propriétaires terriens d’origine cubaine. Nous avons donc accumulé plus d’expérience que quiconque au sujet de l’incidence sociale de cette culture.
Dimanche dernier, 1er avril, des spécialistes brésiliens affirmaient sur CNN que bien des terres consacrées à la culture de la canne dans ce pays avaient été achetées par de riches Etasuniens et Européens.
Dans mes réflexions du 29 mars, j’ai expliqué les effets des changements climatiques à Cuba, à quoi s’ajoutent d’autres caractéristiques traditionnelles de notre climat.
Dans notre île pauvre, qui n’est pas une société de consommation, il n’y aurait même pas assez de gens pour supporter les rigueurs qu’implique la culture de la canne à sucre, au milieu de la chaleur, des pluies ou des sécheresses croissantes. Quand les cyclones s’abattent sur l’île, même les machines les plus parfaites ne peuvent couper les cannes couchées et tordues. Des siècles durant, on n’avait pas pris l’habitude d’y mettre le feu, tandis que le sol ne se tassait pas sous le poids de machines complexes et d’énormes camions ; les engrais azotés, potassiques et phosphoriques, aujourd’hui très coûteux, n’existaient même pas, et les mois secs et les mois de pluies alternaient régulièrement. Dans l’agriculture moderne, il n’y a pas de rendements élevés possibles sans rotation des cultures.
L’AFP a donné, dimanche 1er avril, des informations inquiétantes sur les changements climatiques que des experts réunis par les Nations Unies jugent d’ores et déjà inévitables et appelés à avoir de graves conséquences dans les prochaines décennies.
« Les changements climatiques toucheront largement le continent américain, provoquant plus de tempêtes violentes et de vagues de chaleur qui produiront en Amérique latine des sécheresses, des extinctions d’espèce et même de la famine, selon le rapport de l’ONU qui doit être adopté la semaine prochaine à Bruxelles.
« A la fin du siècle, chaque hémisphère aura des problèmes d’eau, et si les gouvernements ne prennent pas de mesures, la hausse des températures pourrait aggraver les risques de "mortalité, de pollution, de catastrophes naturelles et de maladies infectieuses", avertit le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC).
« En Amérique latine, le réchauffement est déjà en train de faire fondre les glaciers des Andes et menace les forêts de l’Amazonie dont le périmètre peut finir par se transformer en savane », affirme la dépêche.
« Compte tenu de la grande quantité de population qui vit près des côtes, les Etats-Unis sont eux aussi exposés à des phénomènes naturels extrêmes, comme l’a démontré le cyclone Katrina en 2005.
« Ce rapport du GIEC est le deuxième d’une série de trois qui a démarré en février dernier par un premier diagnostic scientifique établissant avec certitude l’existence des changements climatiques.
« Dans cette seconde livraison de 1400 pages, qui analyse les changements par secteurs et par régions et dont l’AFP a obtenu un exemplaire, les experts estiment que, même si l’on prend des mesures radicales pour réduire les émissions de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, la hausse des températures sur toute la planète dans les prochaines décennies est d’ores et déjà une certitude », conclut la dépêche de l’AFP.
Comme on pouvait s’y attendre, Dan Fisk, conseiller à la sécurité nationale pour la région, a déclaré le jour même de la réunion de Camp David que « Cuba ferait partie de la discussion de questions régionales, et pour aborder non le thème de l’éthanol – sur lequel le président Fidel Castro convalescent a justement écrit un article jeudi dernier – mais celui de la famine qu’il a provoquée chez le peuple cubain ».
Comme ce monsieur mérite une réponse, je me vois obligé de lui rappeler que le taux de mortalité infantile à Cuba est inférieur à celui des Etats-Unis. Il peut être sûr qu’aucun citoyen cubain n’est privé de soins médicaux gratuits. Tout le monde fait des études et personne ne manque d’offres de travail utile, malgré presque un demi-siècle de blocus économique et la tentative des administrations étasuniennes d’amener le peuple cubain à la reddition par la faim et l’asphyxie économique.
La Chine n’utiliserait jamais une seule tonne de céréales ou de légumineuses pour produire de l’éthanol. Il s’agit d’une nation à l’économie prospère qui bat de records de croissance, où aucun citoyen ne manque des revenus nécessaires pour acheter des biens de consommation essentiels, bien que 48 p. 100 de la population, qui dépasse 1,3 milliard d’habitants, travaille dans l’agriculture. Elle s’est proposée au contraire de faire des économies d’énergie considérables en éliminant des milliers d’usines qui consomment des quantités d’électricité et de carburant inacceptables. Elle importe bien des aliments mentionnés de n’importe quel endroit du monde, les transportant depuis des milliers de kilomètres.
Des dizaines et des dizaines de pays ne produisent pas d’hydrocarbures et ne peuvent pas cultiver du maïs et d’autres grains, ni des graines oléagineuses, parce qu’ils n’ont même pas assez d’eau pour satisfaire leurs besoins les plus élémentaires.
Lors d’une réunion convoquée à Buenos Aires par la Chambre de l’industrie de l’huile et le Centre des exportateurs et portant sur la production d’éthanol, le Hollandais Loek Boonekamp, directeur des Marchés et du Commerce agricole de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), a déclaré à la presse : « Les gouvernement se sont emballés ; ils devraient garder la tête froide et se demander s’il faut soutenir l’éthanol si fortement.
« La production d’éthanol n’est viable qu’aux Etats-Unis, nulle part ailleurs, à moins de subventions.
« Ce n’est pas la manne, et nous ne devons pas nous engager à l’aveuglette »,
« Aujourd’hui, les pays développés poussent à ce que les carburants fossiles soient mêlés aux biocarburants à hauteur de 5 p. 100, ce qui exerce déjà une pression sur les cours des produits agricoles. Si ce taux s’élevait à 10 p. 100, il faudrait utiliser 30 p. 10o de la surface semée aux USA et 50 p. 100 de celle de l’Europe. Je me demande donc si c’est soutenable. La demande accrue de cultures à éthanol fera grimper les prix et les rendra plus instables.» a-t-il conclu.
Les mesures protectionnistes se montent désormais à 50 centimes le gallon, tandis que les subventions réelles sont encore plus élevées.
Un simple calcul arithmétique, de ceux qu’on apprend à l’école, permet de constater qu’il suffit de substituer des ampoules à basse consommation aux ampoules à incandescence pour économiser, comme je l’ai dit dans mes réflexions antérieures, des milliards de dollars en investissements et en ressources énergétiques, sans utiliser un seul hectare de terre arable.
Sur ces entrefaites, des nouvelles publiques en provenance de Washington nous apprennent, selon l’AP :
« La disparition mystérieuse de millions d’abeilles dans tous les Etats-Unis met les apiculteurs sur les nerfs et inquiète même le Congrès qui débattra jeudi la situation critique d’un insecte capital pour le secteur agricole.
“Les premiers indices sérieux de cette énigme sont apparus un peu après Noël dans l’Etat de la Floride, où les apiculteurs ont constaté que les abeilles avaient disparu.
« Depuis, ce syndrome que les experts ont baptisé Problème de la disparition des essaims (CCD, selon le sigle anglais) a réduit de 25 p. 100 les essaims du pays.
« "Nous avons perdu plus d’un demi million de ruches, qui compte environ 50 000 abeilles chacune", a déclaré Daniel Weaver, président de la Fédération des apiculteurs des Etats-Unis, qui a précisé que le mal touchait une trentaine des cinquante Etats. Le plus curieux, c’est que, bien souvent, on ne trouve pas de cadavres.
« Selon une étude de l’université de Cornell, les abeilles assurent la pollinisation de cultures évaluées de 12 à 14 milliards de dollars.
« Les scientifiques avancent toutes sortes d’hypothèses, entre autres qu’un pesticide ait provoqué des dommages neurologiques aux abeilles et altéré leur sens de l’orientation. D’autres accusent la sécheresse, voire les ondes des téléphones portables, mais le fait est que personne se sait vraiment quelle est la cause de ce phénomène. »
Le pire nous attend peut-être : une nouvelle guerre pour contrôler les fournitures de gaz et de pétrole, qui mettrait l’espèce humaine au bord de l’hécatombe totale.
Des organes de presse russes, citant des services de renseignement, ont informé que les préparatifs minutieux de la guerre contre l’Iran ont démarré depuis plus de trois ans, le jour où l’administration étasunienne a décidé d’occuper totalement l’Iraq, y déclenchant une guerre civile odieuse et interminable.
En attendant, le gouvernement des USA consacre des centaines de milliards de dollars à la mise au point d’armes à technologie hautement perfectionnée, telles celles qui utilisent des systèmes microélectroniques, ou de nouvelles armes nucléaires qui pourraient atteindre leur cible à peine une heure après en avoir reçu l’ordre.
Les Etats-Unis se moquent royalement de l’opinion mondiale qui s’oppose aux armes nucléaires, quel qu’en soit le type.
Démolir jusqu’à la dernière usine iranienne est une besogne technique relativement facile à exécuter pour une puissance telle que les USA. Le plus difficile risque de venir ensuite, si l’on déclenche une nouvelle guerre contre une autre croyance musulmane qui mérite tout notre respect, tout comme le méritent les autres religions des peuples du Moyen, du Proche ou de l’Extrême-Orient, antérieures ou postérieures au christianisme.
L’arrestation de soldats britanniques dans les eaux territoriales de l’Iran semble une provocation tout à fait comparable à celle des prétendus « Frères à la rescousse » quand, violant les ordres du président Clinton, ils se sont introduits dans nos eaux territoriales et que l’action défensive de Cuba, absolument légitime, a servi de prétexte à cette administration pour signer la fameuse loi Helms-Burton qui viole la souveraineté de pays tiers. De puissants médias ont enseveli cet épisode dans l’oubli. Beaucoup de gens attribuent le fait que le baril de pétrole ait atteint lundi presque 70 dollars aux craintes d’une attaque contre l’Iran.
D’où les pays pauvres du tiers monde tireront-ils les ressources minimales pour survivre ?
Je n’exagère pas ni ne tiens des propos outranciers : je m’en tiens aux faits.
Comme on peut le voir, le polyèdre a bien des faces sombres.
Le 3 avril 2007Fidel Castro Ruz
LA RÉPONSE BRUTALE
Le représentant le plus authentique du système de terreur que la puissance la plus redoutable qu’ait connue notre planète a imposé au monde grâce à sa supériorité technologique, économique et politique est sans nul doute George W. Bush. Nous faisons donc nôtre la tragédie du peuple étasunien et ses valeurs morales. Ce n’est que de la Maison-Blanche que pouvaient partir les instructions données à Kathleen Cardone, juge de la cour fédérale d’El Paso (Texas), de libérer sous caution, vendredi dernier, Luis Posada Carriles.
Le président Bush a évité à tout moment de reconnaître personnellement la nature criminelle et terroriste de l’accusé. Il l’a protégé en lui imputant une simple violation des démarches migratoires. La réponse est brutale. En fait, le gouvernement des Etats-Unis et ses institutions les plus représentatives avaient décidé d’avance de libérer le monstre.Les antécédents sont bien connus et remontent très loin en arrière. Ceux qui l’ont entraîné et lui ont ordonné de détruire en plein vol un avion de passagers cubain emportant à son bord soixante-treize personnes, entre athlètes, étudiants et autres voyageurs cubains et étrangers, en plus de son courageux équipage ; ceux qui, alors que le terroriste était incarcéré au Venezuela, ont acheté sa liberté pour qu’il fournisse des armes et dirige pratiquement une sale guerre qui a coûté au peuple nicaraguayen des milliers de vies et la ruine du pays pour plusieurs décennies ; ceux qui lui ont donné toute latitude pour faire de la contrebande de drogues et d’armes afin de contourner les lois du Congrès ; ceux qui ont mis au point avec lui la terrible Opération Condor et internationalisé la terreur ; ceux qui ont torturé, tué et bien des fois fait disparaître physiquement des centaines de milliers de Latino-américains, ceux-là, donc, ne pouvaient pas ne pas agir comme ils l’ont fait.
Bien qu’attendue, la décision de Bush n’en est pas moins humiliante pour notre peuple, parce que c’est Cuba qui, partant des révélations du journal Por esto !, de l’Etat mexicain de Quintana Roo, et les ayant complétées par ses propres sources, a expliqué d’une manière très précise que Posada Carriles était arrivé, partant d’Amérique centrale, via Cancún, à l’île Mujeres, qu’il y avait embarqué le Santrina, après que celui-ci eut été inspecté par les autorités mexicaines, et qu’il avait mis le cap directement sur Miami en compagnie d’autres terroristes.
Alors que Cuba avait, dès le 11 avril 2005, dénoncé ce fait à partir de renseignements exacts et sommé publiquement le gouvernement des Etats-Unis, celui-ci a mis plus d'un mois à arrêter le terroriste et a mis un an et deux mois à reconnaître que Luis Posada Carriles était entré illégalement en Floride par la côte, à bord du Santrina, un prétendu bateau école immatriculé aux Etats-Unis.
Pas un mot de ses innombrables victimes, de ses attentats à la bombe, ces dernières années, contre des installations touristiques, de ses dizaines de plans financés par le gouvernement étasunien pour me tuer. Comme s’il n’avait pas suffi à Bush d’outrager le nom de Cuba en installant sur le territoire illégalement occupé de Guantánamo un épouvantable centre de tortures semblable à celui d’Abou Ghraib et qui, une fois connu, a horrifié le monde. Comme s’il ne lui avait pas suffi de l’action cruelle de ses prédécesseurs. Comme s’il ne lui avait pas suffi de contraindre un pays pauvre et sous-développé comme Cuba à dépenser cent milliards de dollars en trop. Accuser Posada Carriles, c’était s’accuser lui-même !Depuis presque un demi-siècle, tout a été bon contre notre petite île, située à cent cinquante kilomètres et désireuse d’indépendance. C’est en Floride que les USA ont installé la plus grande station de renseignement et de subversion qui ait jamais existé au monde.
Comme s’il n’avait pas suffi de l’invasion mercenaire de Playa Girón qui a causé à notre peuple cent soixante-seize morts et plus de trois cent blessés, alors que les rares spécialistes de médecine qu’on nous avait laissés n’avaient aucune expérience en blessures de guerre.
Comme s’il n’avait pas suffi, auparavant, du sabotage sur les quais de La Havane du cargo français La Coubre qui apportait des armes et de grenades de manufacture belge, deux explosions parfaitement synchronisées ayant causé la mort de plus de cent travailleurs et blessé beaucoup d’autres pendant les opérations de sauvetage.
Comme s’il n’avait pas suffi de la crise des Missiles, en octobre 1962, qui a mené le monde au bord même d’une guerre thermonucléaire totale, quand les bombes de l’époque étaient déjà cinquante fois plus puissantes que celles d’Hiroshima et de Nagasaki.
Comme s’il n’avait pas suffi de l’introduction dans notre pays de virus, de bactéries et de micro-organismes visant des plantations et le cheptel, voire, même si cela semble incroyable, des êtres humains. Ce sont des laboratoires étasuniens, en effet, qui ont mis au point certaines de ces substances pathogènes que des terroristes avérés au service du gouvernement des Etats-Unis ont ensuite introduit à Cuba.A quoi s’ajoute l’injustice énorme qui consiste à maintenir en prison cinq patriotes héroïques qui, accusés d’avoir fourni des informations sur des activités terroristes contre leur pays, ont été condamnés d’une manière illégitime à des peines de jusqu’à deux réclusions à vie pour une même personne et qui supportent stoïquement, chacun dans un pénitencier différent, de cruels sévices.
Le peuple cubain a défié plus d’une fois, sans la moindre hésitation, le danger de mort. Il a démontré qu’en faisant preuve d’intelligence, en recourant à des tactiques et stratégies adéquates, et notamment en étant toujours plus uni autour de son avant-garde politique et sociale, nulle force au monde n’était capable de le vaincre.
Je pense que le 1er Mai sera un jour idéal pour que notre peuple, en dépensant un minimum en carburant et en moyens de transport, fasse connaître publiquement ses sentiments aux travailleurs et aux pauvres du monde.
Fidel Castro Ruz
10 avril 2007
LE MONDE A BESOIN D'UNE REVOLUTION ENERGETIQUE
Je n’ai rien contre le Brésil. De nombreux Brésiliens, sur lesquels on ne cesse de déverser des arguments dans un sens ou un autre capables de tromper des amis traditionnels de Cuba, doivent nous juger des trouble-fêtes qui ne se soucient pas de porter préjudice aux recettes en devises de leur pays. Garder le silence serait pour moi choisir entre l’idée d’une tragédie mondiale et un prétendu avantage pour le peuple de cette grande nation.
Je ne saurais rendre Lula et les Brésiliens responsables des lois objectives qui ont régi l’histoire de notre espèce. Sept mille ans à peine se sont écoulés depuis que l’être humain a laissé des traces tangibles de ce qui a fini par devenir une civilisation immensément riche en culture et en connaissances techniques. Ses progrès n’ont pas été les mêmes aux mêmes époques ni aux mêmes endroits géographiques. Compte tenu de l’immensité apparente de notre planète, on peut même dire que bien souvent des civilisations s’ignoraient entre elles. Jamais avant, et ce pendant des milliers d’années, l’être humain n’avait vécu dans des villes de vingt millions d’habitants comme Sao Paulo ou Mexico, ou dans des communautés urbaines comme Paris, Madrid, Berlin et d’autres où des trains sur rails ou sur coussin d’air filent à plus de quatre cents kilomètres-heure.
A l’époque de Christophe Colomb, voilà à peine cinq cents ans, certaine de ces villes n’existaient pas ou ne comptaient que quelques dizaines de milliers d’habitants. Aucune ne dépensait un kilowatt pour éclairer les foyers. La population mondiale ne dépassait probablement pas cinq cents millions d’habitants. C’est en 1830, on le sait, qu’elle a atteint son premier milliard ; cent trente ans plus tard, elle avait triplé ; quarante-six ans après, elle s’élevait à 6,5 milliards, des pauvres dans leur immense majorité qui doivent partager les produits alimentaires avec les animaux domestiques et désormais avec les biocarburants.
L’humanité ignorait alors les progrès de l’informatique et des moyens de communication d’aujourd’hui, même si les premières bombes atomiques avaient déjà explosé sur deux grandes communautés humaines, ce qui constitua un acte de terrorisme brutal contre une population civile désarmée, et ce pour des motifs strictement politiques.
Le monde compte aujourd’hui des dizaines de milliers de bombes atomiques cinquante fois plus puissantes, dotées de porteurs plusieurs fois plus rapides que le son et d’une précision absolue, si bien que notre espèce perfectionnée peut s’autodétruire. A la fin de la Seconde Guerre mondiale que les peuples livrèrent contre le fascisme, on vit surgir un nouveau pouvoir qui s’empara du monde et imposa l’ordre actuel, despotique et cruel.
Avant de se rendre au Brésil, le maître de l’Empire, Bush, a décidé que le maïs et d’autres aliments seraient la matière première idéale de biocarburants. Lula a déclaré pour sa part que le Brésil pouvait fournir tout ce qu’il faudrait à partir de la canne à sucre ; il voyait dans cette formule un avenir pour le tiers-monde, le seul problème à régler étant l’amélioration des conditions de vie des travailleurs de la canne. Il était bien conscient, et il l’a déclaré, que les Etats-Unis devaient de leur côté lever les obstacles tarifaires et cesser les subventions qui portent préjudice aux exportations d’éthanol aux Etats-Unis.
Bush lui a répondu que les tarifs douaniers et les subventions aux agriculteurs étaient intouchables dans un pays comme les Etats-Unis, premier producteur d’éthanol au monde à partir du maïs.
Les grandes transnationales étasuniennes qui produisent ce biocarburant et qui investissent à toute allure des dizaines de milliards de dollars avaient exigé du maître de l’Empire que non moins de trente-cinq milliards (35 000 000 000) de gallons en soient distribués sur le marché national cette année. Entre tarifs protecteurs et subventions réelles, le chiffre se montera chaque année à presque cent milliards de dollars.
Sa demande étant insatiable, l’Empire a imposé au monde le mot d’ordre de produire des biocarburants pour libérer les Etats-Unis, le plus gros consommateur mondial d’énergie, de toute dépendance extérieure en matière d’hydrocarbures.
L’Histoire prouve que la monoculture de la canne à sucre a été étroitement associée à l’esclavage des Africains, arrachés de force de leurs communautés naturelles et transportés à Cuba, en Haïti et dans d’autres îles antillaises. Il s’est passé exactement la même chose au Brésil.
Dans ce pays-là, presque 80 p. 100 de la canne à sucre se coupe encore aujourd’hui à la main. Selon des sources et des études de chercheurs brésiliens, un coupeur de canne, qui travaille au rendement, doit produire au moins douze tonnes pour satisfaire des besoins élémentaires. Ce travailleur doit plier 36 630 fois les jambes, faire huit cents petits trajets en portant quinze kilos de canne aux bras et marcher 8 800 mètres au total. Il perd une moyenne de huit litres d’eau par jour. Cette productivité quotidienne par homme ne peut s’atteindre qu’à partir de la canne brûlée. On met normalement le feu à la canne, qu’elle soit coupée à la main ou à la machine, pour protéger le personnel de piqûres ou de morsures nocives et surtout pour élever la productivité. Bien que la journée de travail soit fixée de huit heures du matin à cinq heures de l’après-midi, le coupeur au rendement travaille généralement douze heures. La température atteint parfois 45º à midi.
J’ai souvent coupé de la canne par devoir moral, tout comme d’autres autres dirigeants du pays. Je me souviens du mois d’août 1969.J’avais choisi un endroit proche de la capitale. Je m’y rendais très tôt le matin. La canne non brûlée était verte, d’une variété précoce et à rendement agricole et industriel élevé. Je coupais la canne pendant quatre heures d’affilée sans m’interrompre une minute. Quelqu’un se chargeait d’affûter la machette. J’ai toujours coupé au moins 3,4 tonnes par jour. Ensuite, je prenais une douche, je déjeunais posément et je prenais du repos à un endroit tout proche. J’ai gagné plusieurs distinctions durant la fameuse campagne sucrière de dix millions de tonnes. Je venais juste d’avoir quarante-quatre ans. Le reste du temps, jusqu’à l’heure du coucher, je me consacrais à mes tâches révolutionnaires. J’ai arrêté cet effort personnel quand je me suis blessé au pied gauche après que la machette très coupante eut traversé ma botte. Notre objectif national avait été de produire dix millions de tonnes de sucre et environ quatre millions de tonnes de mélasses d’arrière-produit. Nous n’y sommes jamais arrivés, même si nous nous en sommes approchés.
L’URSS n’avait pas disparu (cela semblait impossible). La Période spéciale, qui nous a lancés dans une lutte pour la survie et a entraîné des inégalités économiques accompagnées des facteurs de corruption qui leur sont inhérents, n’avait pas débuté. Celui-ci décidé, l’impérialisme a cru que le moment était venu de donner le coup de grâce à la Révolution. Il est honnête de reconnaître, certes, que nous avons appris à gaspiller durant ces années d’abondance et que notre héroïque Révolution s’est accompagnée de pas mal d’idéalisme et de rêves.
Aux Etats-Unis, les gros rendements agricoles ont été obtenus par rotation de graminées (maïs, blé, avoine, millet et autres grains semblables) et de légumineuses (soja, luzerne, haricot, etc.). Ces dernières incorporent de l’azote et de la matière organique aux sols. Le rendement du maïs aux Etats-Unis a été en 2005, selon des chiffres de l’Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), de 9,3 tonnes à l’hectare.Au Brésil, il n’est que 3 tonnes. Ce pays frère a produit cette année 34 600 000 tonnes de maïs, consommées sur place comme aliment. Il ne peut rien écouler sur le marché mondial.
Les cours de cette céréale, aliment principal de nombreux pays de la région, ont presque doublé. Que se passera-t-il quand des centaines de millions de tonnes serviront à produire des biocarburants ? Sans parler des quantités de blé, de millet, d’avoine, d’orge, de sorgho et d’autres céréales que les pays industrialisés utiliseront comme source de carburants pour moteur.
A quoi s’ajoute la grande difficulté pour le Brésil de garantir la rotation du maïs et de légumineuses. Huit des Etats brésiliens qui le produisent traditionnellement assurent 90 p. 100 du total : Paraná, Minas Gerais, Sao Paulo, Goias, Mato Grosso, Río Grande do Sul, Santa Catarina et Mato Grosso do Sul.
Par ailleurs, 60 p. 100 de la production de canne à sucre, une graminée qui ne peut alterner avec d’autres cultures, se réalisent dans quatre Etats : Sao Paulo, Paraná, Pernambouc et Alagoas.
Les tracteurs, les coupeuses et les lourds engins de transport pour mécaniser la récolte consommeraient des quantités croissantes d’hydrocarbures. La mécanisation accrue n’aiderait en rien à éviter le réchauffement de la planète, un phénomène prouvé par les spécialistes qui mesurent la température annuelle depuis plus de cent cinquante ans.
En revanche, le Brésil produit un excellent aliment, spécialement riche en protéines : le soja, à raison de 50 115 000 tonnes. Il en consomme presque 23 millions et en exporte 27,3 millions. Est-ce qu’une part importante de ce soja va se convertir en biocarburant ?
Pour l’instant, les producteurs de viande bovine commencent à se plaindre que les pâturages soient transformés peu à peu en plantation de canne.
Roberto Rodrigues, ancien ministre brésilien de l’Agriculture, ardent défenseur de la politique gouvernementale actuelle et coprésident du Conseil interaméricain de l’éthanol, créé en 2006 à partir d’un accord avec l’Etat de la Floride et la Banque interaméricaine de développement (BID) en vue de promouvoir l’utilisation du biocarburant sur le continent américain, a affirmé que le programme de mécanisation de la récolte sucrière ne génère pas plus d’emplois mais qu’il provoquera au contraire un excédent de personne non qualifié.
L’on sait que ce sont les travailleurs les plus pauvres en provenance de différents Etats qui coupent la canne par nécessité impérieuse. Ils doivent parfois se séparer de leurs familles pendant plusieurs mois. C’est ce qui se passait à Cuba jusqu’à la victoire de la Révolution, quand la coupe de la canne se faisait à la main et que les labours et le transport étaient à peine mécanisés. Quand le système brutal imposé à notre société a disparu, les coupeurs de canne, massivement alphabétisés, ont cessé en très peu d’années de déambuler de la sorte, si bien qu’il a fallu les remplacer par des centaines milliers de travailleurs bénévoles.
A quoi il faut ajouter le dernier rapport des Nations Unies sur les changements climatiques, au sujet de ce qu’il arrivera en Amérique du Sud à l’eau des glaciers et au bassin de l’Amazone à mesure que la température de l’atmosphère s’élèvera.
Rien n’empêche le capital étasunien et européen de financer la production de biocarburants. Les Etats-Unis, l’Europe et les autres pays industrialisés pourraient même faire cadeau des fonds au Brésil et à l’Amérique latine et économiser plus de 140 milliards de dollars par an, sans s’inquiéter des conséquences climatiques et de la faim qui frapperaient tout d’abord les pays du tiers-monde. Il leur resterait toujours assez d’argent disponible pour les biocarburants et pour acheter à n’importe quel prix les rares aliments disponibles sur le marché mondial.
Ce qui s’impose sur-le-champ, c’est une révolution énergétique qui consiste non seulement à remplacer toutes les ampoules à incandescence, mais aussi à recycler massivement tous les appareils électroménagers, les équipements commerciaux, industriels, de transport et à utilisation collective qui exigent, du fait de leur technologique antérieure, le double ou le triple d’énergie.
Il est triste de penser que l’on consomme tous les ans dix milliards de tonnes de combustibles fossiles, ce qui revient à gaspiller en une année ce que la Nature en a mis un million à créer. Les industries nationales ont d’énormes tâches devant elles pour accroître les emplois. On pourrait ainsi gagner un peu de temps.
Le monde court un autre danger d’une nature différente : une récession économique aux Etats-Unis. Ces dernières années, le dollar a battu tous les records en perte de valeur. Or, le gros des réserves de tous les pays en devises convertibles est constitué de cette monnaie et de bons étasuniens.
Demain, 1er Mai, est un bon jour pour adresser ces réflexions aux travailleurs et à tous les pauvres du monde, ainsi que pour protester contre quelque chose de tout aussi incroyable et humiliant : la libération d’un monstre du terrorisme, justement le jour du quarante-sixième anniversaire de la victoire révolutionnaire de Playa Girón.
Prison pour le bourreau!
Liberté pour les cinq héros!
Fidel Castro Ruz
30 avril 2007
LA TRAGEDIE QUI MENACE NOTRE ESPECE
Je ne peux parler comme économiste ou scientifique. Je le fais à simple titre d'homme politique qui souhaite déchiffrer les arguments des économistes et des scientifiques dans un sens ou un autre.Je tâche aussi de saisir les motivations de chacun de ceux qui se prononcent sur ces questions. Voilà à peine vingt-deux ans, nous avons soutenu à La Havane un grand nombre de réunions avec des dirigeants politiques, syndicalistes, paysans, étudiants que nous avions invités en tant que représentants de ces secteurs. A leur avis, le problème le plus important du moment (1985) était l'énorme dette extérieure accumulée par les pays latino-américains, qui se chiffrait à 350 milliards de dollars. Le dollar d'alors avait un pouvoir d'achat bien supérieur au dollar d'aujourd'hui.
Nous avons adressé des copies des résultats de ces réunions à tous les gouvernements du monde, à quelques rares exceptions près, bien entendu, car cela aurait paru insultant. A l'époque, les pétrodollars avaient inondé le marché et les grosses transnationales bancaires exigeaient pratiquement des pays qu'ils acceptent des prêts abondants. Inutile de dire que les responsables de l'économie prenaient ces engagements sans consulter qui que ce soit. C'était aussi l'époque où les gouvernements les plus répressifs et les plus sanguinaires qu'il ait connus sévissaient sur le continent, imposés par l'impérialisme.
Une bonne partie de cet argent fut englouti dans l'achat d'armements, des produits de luxe et des biens de consommation. Finalement, la dette extérieure s'enfla jusqu'à 800 milliards de dollars, tandis qu'incubaient les dangers catastrophiques pesant maintenant sur une population qui a doublé en vingt-cinq ans à peine et où, donc, la quantité de ceux qui vivent dans la pauvreté extrême a augmenté d'autant. En Amérique latine, l'écart entre les secteurs de la population la plus favorisée et ceux à plus bas revenu est aujourd'hui le plus ouvert au monde.
Bien avant les débats en cours, les luttes du tiers-monde étaient axées sur des problèmes tout aussi angoissants comme l'échange inégal. On a fini par découvrir que les exportations des pays industriels, généralement fabriqués à partir de nos matières premières, ne cessaient de s'élever d'année en année, et ce d'une manière unilatérale, tandis que les cours de nos exportations de base restaient inchangés. La tonne de café et de cacao, pour ne prendre que ces deux exemples, coûtaient environ 2 000 dollars. Une tasse de café, un milk-shake de chocolat valaient à New York, quelques centimes ; aujourd'hui, ils en valent plusieurs dollars, peut-être trente ou quarante fois plus. Un tracteur, un camion, un appareil médical exigent à l'achat, aujourd'hui, plusieurs fois autant de produits qu'il en fallait alors pour les importer ; c'était aussi le lot de la jute, du sisal et d'autres fibres produites dans le tiers-monde et remplacées par des fibres synthétiques. Entre temps, les peaux tannées, le caoutchouc et les fibres naturelles utilisés dans de nombreuses étoffes étaient remplacés par du matériel synthétique provenant d'industries pétrochimiques de pointe. Les cours du sucre s'effondraient, écrasés sous les grosses subventions que les pays industriels octroient à leur agriculture.
Les anciennes colonies ou les néocolonies, auxquelles on avait promis un avenir merveilleux après la Seconde Guerre mondiale, se berçaient toujours des illusions de Bretton Woods. Le système était taillé sur mesure pour l'exploitation et le pillage.
Quand cette prise de conscience a démarré, différents phénomènes extrêmement défavorables n'étaient pas encore apparus, tel le gaspillage d'énergie insensé auquel se livreraient les pays industriels, qui payaient le pétrole moins deux dollars le baril. Le carburant, exception faite des Etats-Unis où il était très abondant, provenait essentiellement de pays du tiers-monde, surtout du Moyen-Orient, en plus du Mexique, du Venezuela, puis de l'Afrique. Or, les pays qualifiés - au prix d'un autre pieux mensonge - de « pays en développement » n'étaient pas tous pétroliers. En fait, quatre-vingt-deux d'entre eux sont les plus pauvres et doivent normalement importer du pétrole. Une situation terrible les attend donc si les aliments sont convertis en biocarburants, ou en agrocarburants, selon la terminologie que préfèrent les mouvements paysans et d?indigènes de notre région.
L'immense majorité des habitants de la planète ignorait même, voilà trente ans, le concept de réchauffement global qui pèse sur la vie de notre espèce telle une terrible épée de Damoclès. L'ignorance et la confusion actuelles sur ces questions sont tout aussi répandues. A écouter les porte-parole des transnationales et leurs appareils de divulgation, nous vivons dans le meilleur des mondes : économie régie par le marché + capital transnational + technologie de pointe = croissance constante de la productivité, du PIB, du niveau de vie, et accomplissement de tous les rêves de l'humanité. Bien entendu, l'Etat ne saurait intervenir en quoi que ce soit, il ne devrait même plus exister, sauf comme instrument du grand capital financier.
Mais les faits sont têtus. Un des pays les plus industrialisés au monde, l'Allemagne, s'inquiète de constater que 10 p. 100 de sa population est au chômage. Les travaux les plus rudes et les moins attrayants sont réalisés par les immigrants qui, en proie au désespoir devant leur pauvreté croissante, pénètrent dans l'Europe industrialisée par tous les orifices possibles. Personne ne calcule, semble-t-il, la quantité d'habitants de notre planète, qui augmentent justement dans les pays non développés.
Plus de sept cents représentants des organisations sociales viennent de se réunir à La Havane pour discuter de plusieurs des thèmes qui font l'objet de ces réflexions. Beaucoup d'entre eux ont exposé leurs points de vue et ont laissé en nous des impressions indélébiles. Il existe bien des documents sur lesquels réfléchir, sans parler des nouveaux faits qui surviennent chaque jour.
Ainsi, conséquence de la libération d'un monstre de terreur, deux jeunes gens qui s'acquittaient de leur devoir juridique dans le service militaire actif aspirant à jouir des bienfaits de la consommation aux Etats-Unis ont détourné un bus et ses passagers, ont enfoncé unes des portes d'entrée de l'aérogare nationale de l'aéroport, sont arrivés jusqu'à un avion civil où ils sont montés avec leurs otages, exigeant de pouvoir se rendre aux Etats-Unis. Quelques jours avant, ils avaient assassiné une sentinelle pour voler deux fusils automatiques et, dans l'avion même, ils ont abattu de quatre balles un vaillant officier qui, otage lui aussi et désarmé, tentait d'empêcher ce détournement. L'impunité et les avantages matériels par lesquels on
récompense aux Etats-Unis depuis presque un demi-siècle toute action violente contre Cuba stimulent ces faits. Voilà bien des mois que rien de semblable n'était arrivé. Il a suffi de la libération insolite d'un terroriste notoire pour que le deuil pénètre de nouveau dans nos foyers. Les auteurs n'ont pas encore été jugés parce qu'ils ont été tous deux blessés durant la tentative, l'un d'eux par les tirs de l'autre dans l'avion, tandis qu'ils luttaient contre le courageux officier de nos forces armées. Bien des gens à l'étranger attendent maintenant la réaction des tribunaux et du Conseil d'Etat face à un peuple profondément indigné par ces faits. Il faut une forte dose de sérénité et de sang-froid pour supporter de tels problèmes.
Le chef de l'Empire a déclaré, apocalyptique, voilà plus de cinq ans que les forces des Etats-Unis devaient être prêtes à attaquer à titre préventif et par surprise une bonne soixantaine de pays du monde. Rien moins que le tiers de la communauté internationale. Il ne lui suffit pas, semble-t-il, de tuer, de torturer et de lancer à l'exil des millions de personnes pour s'emparer de leurs ressources naturelles et des fruits du travail d'autres peuples.
En attendant, la Rencontre internationale impressionnante qui vient de se dérouler à La Havane m'a conforté dans une conviction personnelle : toute idée sinistre doit être soumise à une critique dévastatrice sans la moindre concession.
Fidel Castro Ruz
7 mai 2007
LE DÉBAT S’INTENSIFIE
Atilio Borón, un notable penseur de gauche qui présidait encore tout récemment le Conseil latino-américain des Sciences sociales (CLACSO), a écrit pour la Sixième Rencontre continentale de lutte contre les traités de libre-échange et pour l’intégration des peuples, qui vient de conclure à La Havane, un article qu’il a eu l’amabilité de me faire parvenir accompagné d’une lettre.Je résume ci-après, en partant de paragraphes et de phrase textuels, l’essentiel de ce qu’il affirme :
Des sociétés précapitalistes connaissaient déjà le pétrole qui affleurait sous forme de dépôts superficiels et l’utilisaient à des fins non commerciales, telles que l’imperméabilisation des coques de bois des bateaux ou de produits textiles ou l’éclairage au moyen de torches. D’où son nom primitif de « huile de pierre ».
Une fois découverts à la fin du XIXe siècle les grands gisements de Pennsylvanie aux Etats-Unis et opérés les développements techniques motivés par la généralisation du moteur à combustion interne, le pétrole est devenu le paradigme énergétique du XXe siècle.
L’énergie est conçue comme une marchandise de plus. Comme en avertissait Marx, ce n’est pas dû à la perversité ou à l’insensibilité de tel ou tel capitaliste individuel ; c’est la conséquence logique du procès d’accumulation qui tend à la « mercantilisation » incessante de tous les composants matériels et symboliques de la vie sociale. La mercantilisation ne s’est pas bornée aux êtres humains et s’est étendue parallèlement à la Nature. La Terre et ses produits, les cours d’eau et les montagnes, les forêts et les bois furent l’objet de sa convoitise irrépressible. Les aliments n’échappèrent pas bien entendu à cette dynamique infernale. De fait, le capitalisme convertit en marchandise tout ce qui passe à sa portée.
Les aliments sont transformés en produits énergétiques afin de viabiliser l’irrationalité d’une civilisation qui, pour soutenir la richesse et les privilèges de quelques-uns, attaque brutalement l’environnement et les conditions écologiques qui ont permis l’apparition de la vie sur la Terre.
La conversion d’aliments en produits énergétiques est une monstruosité.
Le capitalisme s’apprête à pratiquer l’euthanasie massive des pauvres, en particulier des pauvres du Sud, puisque c’est là que se trouvent les plus grosses réserves de biomasse de la planète indispensable à la fabrication des biocarburants. Les discours officiels auraient-ils beau assurer qu’il ne s’agit pas de choisir entre les aliments et les carburants, le fait est que l’alternative est bel et bien là : l’on destine la terre soit à la production d’aliments soit à la fabrication de biocarburants.
Les principaux enseignements découlant des données de la FAO sur la question des surfaces agricoles et la consommation d’engrais sont les suivants :
-- La surface agricole par habitant dans les pays du capitalisme développé est presque le double de celle de la périphérie sous-développée : 1,36 hectare dans le Nord, 0,67 hectare dans le Sud, pour la bonne raison que la périphérie sous-développée héberge presque 80 p. 100 de la population mondiale.
-- La surface arable par habitant au Brésil est très légèrement supérieure à celle des pays développés. Il est évident que ce pays devra consacrer de vastes étendues de son énorme territoire aux exigences du nouveau modèle énergétique.
-- La surface par habitant en Chine est de 0,44 hectare ; en Inde, de 0,18.
-- Les petites nations antillaises, consacrées traditionnellement à la monoculture de la canne à sucre, démontrent éloquemment ce qu’elle implique en matière d’érosion, compte tenu de la consommation d’engrais extraordinaire nécessaire à l’hectare pour maintenir cette production. Alors que la moyenne est de 109 kilogrammes d’engrais à l’hectare dans les pays de la périphérie (contre 84 dans les pays capitalistes développés), elle se chiffre à 187,5 kilos à la Barbade ; à 600 kilos à la Dominique ; à 1 016 kilos à la Guadeloupe ; à 1 325 kilos à Sainte-Lucie et à 1 609 kilos à la Martinique. Qui dit engrais dit aussi consommation intensive de pétrole, de sorte que l’avantage des produits agroénergétiques dont on nous fait tant l’article pour réduire la consommation d’hydrocarbures semble être plus illusoire que réel.
La surface arable totale de l’Union européenne suffirait juste à satisfaire 30 p. 100 des besoins actuels, non les besoins futurs - prévisiblement plus élevés – de carburant . Aux Etats-Unis, si l’on voulait satisfaire la demande actuelle de carburants fossiles, il faudrait consacrer 121 p. 100 de toute la surface agricole à la production de biens agroénergétiques.
Par conséquent, l’offre d’agrocarburants devrait provenir du Sud, de la périphérie pauvre et néocoloniale du capitalisme. Les mathématiques ne mentent pas : ni les Etats-Unis ni l’Union européenne ne disposent d’assez de terres pour garantir à la fois une production accrue d’aliments et une production accrue d’agrocarburants.
La déforestation de la planète pourrait permettre d’augmenter les surfaces aptes aux cultures. Mais cela ne serait que pour un temps, quelques petites dizaines d’années au plus. Ces terres se désertifieraient ensuite, la situation empirerait, aggravant encore plus le dilemme : production d’aliments contre production d’éthanol ou de biodiesel.
La lutte contre la faim – environ deux milliards de personnes ont faim dans le monde – serait sérieusement entravée si l’on accroissait les surfaces semées en vue de la production d’agroénergétiques. Les pays où la faim est un fléau généralisé, verront comment leur agriculture sera rapidement reconvertie pour étancher la soif insatiable de produits énergétiques que réclame une civilisation fondée sur leur usage irrationnel. Il ne pourra en résulter qu’un enchérissement des aliments et, donc, une aggravation de la situation sociale des pays du Sud.
De plus, 76 millions de personnes viennent s’ajouter chaque année à la population mondiale, et ces personnes demanderont bien entendu des aliments qui seront toujours plus chers et toujours plus hors de leur portée.
Lester Brown pronostiquait voilà moins d’un an dans The Globalist Perspective que les voitures absorberaient en 2006 la plus grosse part de l’augmentation de la production mondiale de céréales : et, en effet, des 20 millions de tonnes produites en plus par rapport à 2005, 14 millions ont été destinées à la production de carburants et seulement 6 millions à la satisfaction des besoins des affamés. Cet auteur assure que l’appétit du monde pour les carburants à voiture est insatiable. Il devra forcément se produire, concluait Brown, un heurt frontal entre les 800 millions de prospères propriétaires de voitures et les consommateurs d’aliments.
Les retombées dévastatrices de l’enchérissement des aliments, conséquence inexorable du choix entre la production de ces derniers et la production de carburants, ont été clairement démontrées par C. Ford Runge et Benjamin Senauer, deux professeurs de l’Université du Minnesota, dans un article de la version anglaise de la revue Foreign Affairs au titre éloquent : « Comment les biocarburants pourraient tuer les pauvres d’inanition », ils soutiennent que la croissance de l’industrie agroénergétique aux Etats-Unis a provoqué un enchérissement des cours non seulement du maïs, des graines oléagineuses et d’autres céréales, mais aussi de cultures et de produits apparemment sans rapport. Le fait que l’on alloue toujours plus de terres au maïs destiné au bioéthanol réduit d’autant les surfaces destinées à d’autres cultures. Les fabricants d’aliments utilisant des cultures comme le petit pois et le maïs tendre ont été contraints de les payer toujours plus cher pour garantir des livraisons sûres, ce qui aura à la longue des répercussions sur les consommateurs. La hausse des prix des aliments touche aussi l’élevage et l’aviculture dans leur part industrielle. Cette hausse a entraîné une chute rapide des revenus, en particulier dans les secteurs avicole et porcin. Si les revenus continuent de diminuer, la production déclinera aussi, si bien que les prix du poulet, de la dinde, du porc, du lait et des œufs augmenteront. Les deux auteurs avertissent que les retombées les plus dévastatrices de cette hausse des prix des aliments se feront sentir en particulier dans les pays du tiers-monde.
Une étude de l’Office belge des affaires scientifiques prouve que le biodiesel provoque davantage de problèmes de santé et d’environnement parce qu’il engendre une contamination plus pulvérisée et libère plus de polluants détruisant la couche d’ozone.
En ce qui concerne l’argument selon lequel les agrocarburants sont censément moins nuisibles, Victor Bronstein, professeur de l’Université de Buenos Aires, a démontré que :
-- Il est faux que les biocarburants soient une source d’énergie renouvelable et pérenne, car le facteur crucial dans la croissance des plantes est, non pas la lumière solaire, mais la disponibilité d’eau et des conditions du sol appropriées. Sinon, on pourrait produire du maïs ou de la canne à sucre en plein Sahara. Les effets de la production de biocarburants à grande échelle seront destructeurs.
-- Il est faux qu’ils ne polluent pas. S’il est vrai que l’éthanol émet moins de carbone, il n’en reste pas moins que sa fabrication pollue le sol et l’eau par des nitrates, des herbicides, des pesticides et d’autres déchets, et l’air par des aldéhydes et des alcools cancérigènes. Supposer qu’il est un carburant « vert et propre » est un mensonge.
La proposition des agrocarburants est à la fois inviable et inacceptable des points de vue moral et politique. Mais il ne suffit pas de la rejeter. Nous sommes appelés à faire une nouvelle révolution énergétique au service, non des monopoles et de l’impérialisme, mais des peuples. Il s’agit peut-être là du défi le plus important de l’actualité.
Ainsi conclut Atilio Borón. Comme on peut le constater, le résumé a pris de la place. Mais il y faut en fait, de la place et du temps. Pratiquement un livre. On dit que le chef-d’œuvre qui apporta la célébrité à l’écrivain Gabriel García Márquez, Cent Ans de Solitude, a exigé de lui cinquante pages d’écriture pour chaque page envoyée à l’imprimerie. De combien de temps aurait besoin ma pauvre plume pour réfuter les tenants – par intérêt matériel, par ignorance, par indifférence, parfois pour ces trois raisons à la fois – de cette idée sinistre et pour divulguer les arguments solides et honnêtes de ceux qui se battent pour la vie de notre espèce ?
La Rencontre continentale de La Havane a apporté des opinions et des vues très importantes. Il faudra parler du documentaire qui offre une image véridique de la coupe de la canne à sucre, quelque chose qui semble sortie tout droit de l’Enfer de Dante. Toujours plus de points de vue apparaissent tous les jours dans les médias du monde entier, depuis des institutions comme les Nations Unies jusqu’à des sociétés nationales de scientifiques. Je constate tout simplement que le débat s’intensifie. Qu’on discute de cette question est déjà un progrès important.
Fidel Castro Ruz
9 mai 2007
CE QUE NOUS AVONS APPRIS A LA SIXIEME RENCONTRE CONTINENTALE DE LA HAVANE
Maria Luisa Mendonça a amené à la Rencontre de La Havane un documentaire bouleversant sur la coupe à la main de la canne à sucre au Brésil.Comme pour mes réflexions antérieures, je résume, partant de paragraphes et de phrases de sa communication, l’essence ce qu’elle affirme :
La plupart des guerres des dernières décennies ont eu comme motivation fondamentale, on le sait, le contrôle de sources d’énergie. La consommation d’énergie est garantie à des secteurs privilégiés dans les pays du centre aussi bien que la périphérie, tandis que le gros de la population mondiale n’a même pas accès aux services de base. La consommation d’énergie par habitant est de 13 000 kilowatts aux Etats-Unis, alors que la moyenne est de 2 429 dans le monde et de juste 1 601 en Amérique latine.
Le monopole privé de sources d’énergie est garanti par des clauses des accords de libre-échange bilatéraux ou multilatéraux.
Le rôle des pays de la périphérie est de produire de l’énergie bon marché pour les pays riches du centre, ce qui signifie une nouvelle étape de la colonisation.
Il faut démythifier la propagande relative aux prétendus avantages des agrocarburants. Dans le cas de l’éthanol, la culture et le traitement de la canne à sucre polluent les sols et les sources d’eau potable parce qu’ils utilisent une grande quantité de produits chimiques.
La distillation de l’éthanol laisse un résidu qui s’appelle la vinasse, à raison de 10 à 13 litres par litre d’éthanol produit. Une partie de ce résidu peut être utilisé à titre d’engrais, mais le plus gros pollue les cours d’eau et les sources d’eau souterraines. Si le Brésil produisait de 17 à 18 milliards de litres d’éthanol par an, au moins 170 milliards de litres de vinasse se déposeraient dans les régions de plantations de canne à sucre. Imaginez un peu les retombées sur l’environnement !
Le brûlage de la canne à sucre, qui facilite la récolte, détruit une grande partie des micro-organismes du sol, pollue l’air et provoque de nombreuses maladies respiratoires.
L’Institut national de recherche spatiale du Brésil décrète presque tous les ans la région de Sao Paulo – qui représente 60 p. 100 de la production d’éthanol du pays – en situation d’alerte parce que le brûlage rabaisse l’humidité de l’air à des niveaux extrêmement bas (de 13 à 15 p. 100), si bien qu’il est impossible d’y respirer durant la période de récolte.
Des compagnies spécialistes d’organismes génétiquement modifiés (OGM) ou transgéniques, telles que Monsanto, Syngenta, Dupont, Dao Bass et Bayer, souhaitent beaucoup, on le sait, pousser la production d’agroénergie.
Au Brésil, la société Votorantim a mis au point des technologies permettant de produire de la canne transgénique non comestible, et de nombreuses sociétés, nous le savons, le font aussi. Comme il est impossible d’éviter la pollution par les transgéniques des plantations natives, cette pratique met en danger la production d’aliments.
Quant à la dénationalisation du territoire brésilien, de grosses sociétés ont acheté des sucreries : San Bunge, Novo Group, ADM, Dreyfus, sans parler des méga industriels George Soros et Bill Gates.
L’expansion de la production d’éthanol a entraîné par conséquent l’expulsion de paysans de leurs terres et provoqué une situation de dépendance envers l’économie de la canne à sucre, d’autant plus grave que cette industrie, non contente de ne pas créer d’emplois, engendre au contraire le chômage dans la mesure où elle contrôle le territoire et ne laisse aucun espace à d’autres secteurs productifs.
On nous vante par ailleurs l’efficacité de cette industrie. Or, nous le savons, elle repose sur l’exploitation d’une main-d’œuvre bon marché, parce que semi esclave. Les travailleurs sont rémunérés à la quantité de canne coupée, et non à l’heure.
Dans l’Etat de Sao Paulo, où se trouve l’industrie la plus « moderne » et qui est le plus gros producteur du pays, chaque travailleur doit couper de dix à quinze tonnes de canne par jour.
Un professeur de l’Université de Campinas, Pedro Ramos, a fait les calculs suivants : dans les années 80, les travailleurs coupaient environ quatre tonnes par jour et gagnaient en gros l’équivalent de cinq dollars ; aujourd’hui, pour en gagner trois, ils doivent couper quinze tonnes de canne.
Le ministère brésilien du Travail a mené une étude qui indique que cent mètres carrés de canne coupés produisaient auparavant dix tonnes ; de nos jours, avec la canne transgénique, il faut couper trois cents mètres carrés pour atteindre ces dix tonnes. Les travailleurs doivent donc couper trois fois plus de canne pour les mêmes résultats. Ce modèle d’exploitation a causé de graves problèmes de santé et a même conduit des coupeurs à la mort.
Une chercheuse du ministère du Travail en Sao Paulo affirme que le sucre et l’éthanol au Brésil sont baignés de sang, de sueur et de mort. Ce même ministère y a enregistré en 2005 un total de 450 décès de travailleurs pour d’autres motifs (assassinats et accidents, car le transport vers les sucreries est très précaire), mais aussi à cause de maladies comme l’arrêt du cœur et le cancer.
Selon Maria Cristina Gonzaga, qui a mené l’enquête en question, 1 383 travailleurs de la canne sont morts ces cinq dernières années rien que dans l’Etat de Sao Paulo.
Le travail servile est aussi commun dans ce secteur. Les travailleurs, qui viennent en général du Nordeste ou du Minas Gérais, sont recrutés par des intermédiaires, qu’on appelle gatos, chargés de choisir la main-d’œuvre pour les sucreries, au point que c’est directement avec eux, et non avec les entreprises, que sont signés les contrats.
En 2006, le ministère public a inspecté en Sao Paulo soixante-quatorze sucreries, et toutes ont été condamnées.
Rien qu’en mars 2007, les procureurs du ministère du Travail ont sauvé 288 travailleurs en situation d’esclavage en Sao Paulo.
Ce même mois, au Matto Grosso, 409 travailleurs d’une sucrerie produisant de l’éthanol, dont 150 indigènes, ont été sauvés de la sorte ; l’une des caractéristiques de cette région centrale du pays est d’utiliser les indigènes comme esclaves dans les plantations de canne à sucre.
Des centaines de travailleurs connaissent tous les ans des conditions semblables dans les cannaies. Quelles conditions ? Pas d’inscription formelle ; pas d’équipements de protection ; pas d’eau ni d’alimentation adéquates; pas d’accès à des toilettes ; des logements très précaires à louer ; paiement de la nourriture, qui coûte très cher ; achat d’articles comme les bottes et les machettes ; bien entendu, en cas d’accidents du travail – extrêmement nombreux – pas de soins adéquats.
Pour nous, le point central est l’élimination du latifundio, qui dément l’image de modernité du Brésil. Au Brésil et dans d’autres pays latino-américains, bien entendu. Il faut aussi une politique de production d’aliments sérieuse.
Ceci dit, je voudrais vous projeter un documentaire que nous avons tourné auprès de travailleurs des cannaies dans l’Etat de Pernambouco, l’une des régions du pays qui produit le plus de canne à sucre, et vous verrez comment sont les conditions réelles.
Nous avons tourné ce documentaire avec le concours de la Commission pastorale de la terre au Brésil et de syndicats de travailleurs de la floriculture dans cet Etat.C’est sous les applaudissements que l’éminente dirigeante brésilienne a conclu son intervention.
Je transcris ci-dessous les témoignages de coupeurs de canne apparaissant dans le documentaire de Maria Luisa. Pas tous, bien entendu, car ce serait trop long. Quand le documentaire n’identifie pas nommément les coupeurs, j’indique simplement qu’il s’agit d’un homme, d’une femme ou d’un jeune.
-- Severino Francisco da Silva. Mon père est venu à la sucrerie du Junco quand j’avais huit ans. Quand je suis arrivé et que j’avais presque neuf ans, mon père a commencé à travailler et je liais la canne avec lui. J’ai travaillé quatorze ou quinze ans à la sucrerie du Junco.
-- Une femme. Ça fait trente-six ans que je vis ici dans cette sucrerie. Je me suis mariée ici et j’ai onze enfants.
-- Un homme. Ça fait beaucoup d’années que je coupe la canne, je ne sais même pas compter.
-- Un homme. J’ai commencé à travailler à sept ans, et ma vie c’est couper la canne et débroussailler.
-- Un jeune. Je suis né ici, j’ai vingt-trois ans, je coupe la canne depuis mes neuf ans.
-- Une femme. J’ai travaillé ici treize ans, à la sucrerie Salgado. Je semais de la canne, je semais des engrais, je nettoyais la canne, je désherbais.
-- Severina Conceiçao. Tous ces travaux de la canne, je sais les faire : semer des engrais, semer de la canne. Je faisais de tout avec le ventre comme ça [elle veut parler de la grossesse] et le panier à côté, et je continuais de travailler.
-- Un homme. Je travaille, tous les travaux sont difficiles, mais la récolte de la canne, c’est le pire au Brésil.
-- Edleuza. Je rentre chez moi et je dois faire la vaisselle, arranger la maison, m’occuper du ménage, faire les choses. Je coupais la canne, et parfois quand je rentrais à la maison, je ne pouvais même faire la vaisselle, j’avais les mains abîmées, pleines d’ampoules.
-- Adriano Silva. Le problème, c’est que le gérant exige beaucoup au travail. Y’a des jours où vous coupez la canne et vous gagnez, mais y’a des jours où vous gagnez rien. Parfois, vous y arrivez, et parfois pas.
-- Misael. Ici, la situation est perverse. Le gérant veut diminuer le poids de la canne. Il a dit que ce qu’on coupe ici, c’est ce qu’on a, un point c’est tout. On travaille comme des esclaves, vous comprenez ? Comme ça, c’est pas possible !
-- Marcos. Couper la canne, c’est un travail d’esclave, c’est un travail difficile. On part à trois heures du matin, on rentre à huit heures du soir. C’est bon juste pour le patron, parce que, lui, il gagne plus tous les jours, et le travailleur perd, lui, en diminuant la production, et tout va au patron.
-- Un homme. Parfois, on se couche sans se laver, y’a pas d’eau, on se baigne dans un petit ruisseau qui coule par là.
-- Un jeune. Ici, y’a pas de bois pour faire la cuisine. Si tu veux manger, tu dois te débrouiller pour trouver du bois.
-- Un homme. Le déjeuner, c’est ce que tu amènes de chez toi, et tu manges ici en plein soleil. Tu te débrouilles comme tu peux dans la vie.
-- Un jeune. Celui qui travaille beaucoup doit manger assez. Alors que le patron de la sucrerie vit comme un pacha, qu’il a tout ce qu’il y a de bon et de mieux, nous, ici, on fait que souffrir.
-- Une femme. J’ai eu très souvent faim. Je suis allée me coucher des tas de soirs en ayant faim. J’avais parfois rien à manger, ni à donner à ma fille. Quelquefois, je cherchais du sel, le plus facile à trouver.
-- Egidio Pereira. Vous avez deux ou trois enfants, et si vous faites pas attention, vous mourez de faim. Ça suffit pas pour vivre.
-- Ivete Cavalcante. Ici, y’a pas de salaire. Faut nettoyer une tonne de canne pour huit reales. Vous gagnez ce que vous arrivez à couper : si vous coupez une tonne, vous gagner huit reales. Y’a pas de salaire fixe.
-- Une femme. Un salaire ? Non, je sais pas ce que c’est.
-- Reginaldo Souza. Parfois, ils paient en argent. A cette époque-ci, ils paient en argent, mais en hiver, ils paient qu’en bons.
-- Une femme. Le bon ? Vous travaillez, il vous note tout sur un papier, et il vous le passe pour que vous achetiez au marché. Vous ne voyez pas l’argent que vous gagnez.
-- José Luiz. Le gérant fait ce qu’il veut avec les gens. Tenez, quand j’ai voulu « faire la moyenne » de la canne, il a pas voulu. Il vous oblige à travailler de force, vous comprenez ? Comme ça, vous travaillez gratis pour la sucrerie.
-- Clovis da Silva. C’est la mort ! Vous passez une demi-journée à couper la canne, vous pensez que vous allez toucher un peu d’argent, et quand il calcule, vous découvrez que votre travail vaut rien !
-- Natanael. C’est le camion à bestiaux qui transporte les travailleurs. C’est pire que le cheval du patron, parce que quand le patron transporte son cheval, il lui met de l’eau, il lui met de la sciure par terre pour qu’il s’abîme pas les sabots, il lui met du fourrage, il lui met quelqu’un pour l’accompagner. Les travailleurs, qu’ils se débrouillent comme ils peuvent : vous montez, on ferme la portière, et débrouillez-vous. Ils traitent les travailleurs comme des bêtes. Le « tout alcool » n’aide pas les travailleurs. Ça convient aux fournisseurs de canne, ça convient aux patrons et ça les enrichit toujours plus. Si au moins ça créait des emplois pour les travailleurs, ce serait essentiel pour nous, mais même pas ça.
-- José Loureno. S’ils ont tant de pouvoir, c’est parce qu’ils ont un politicien qui représente ces sucreries à la Chambre, celle du pays ou celle de l’Etat. Y’a des patrons qui sont députés, ministres, ou alors y’a des parents qui facilitent cette situation pour les patrons, pour les maîtres de sucreries.
-- Un homme. Notre lutte, faut croire qu’elle arrête jamais. On a pas de vacances, pas d’étrennes, on perd tout. Même le quart de salaire, qui est obligatoire, on l’a pas, ce qui permettrait d’acheter un vêtement à la fin de l’année, un vêtement aux enfants. On nous donne rien de tout ça, et la situation est toujours plus difficile.
-- Une femme. Je suis une travailleuse enregistrée, et j’ai jamais eu droit à rien, même pas de certificat médical. Quand vous tombez enceinte, vous avez droit à un certificat médical, mais j’ai pas eu ce droit, une garantie de famille. J’ai même pas eu d’étrennes. Avant, je recevais toujours un petit quelque chose ; maintenant, plus rien.
-- Un homme. Ça fait douze ans qu’il paie plus d’étrennes et de congés.
-- Un homme. Tu peux pas tomber malade, tu travailles jour et nuit sur le camion, à la coupe de la canne, au petit matin. J’y ai perdu ma santé, et pourtant j’étais costaud.
-- Reinaldo. Un jour, j’avais des tongs aux pieds. Quand j’ai donné un coup de machette pour couper la canne, je me suis coupé l’orteil, j’ai fini le boulot et je suis rentré chez moi.
-- Un jeune. Non, ici, on a pas de bottes. On travaille comme ça, beaucoup travaillent même pied nu. Y’a pas de conditions. On nous a dit que la sucrerie allait nous donner des bottes. Ça fait une semaine qu’il s’est coupé le pied [geste pour l’indiquer] parce qu’il y a pas de bottes.
-- Un jeune. Je suis tombé malade, j’ai été malade trois jours, j’ai rien touché, on m’a rien payé. Je suis aller voir le médecin, j’ai demandé un certificat et il m’a rien donné.
-- Un jeune. Y’a un garçon qui est arrivé de Macugi. En plein boulot, il a commencé à se sentir très mal, il a vomi. C’est un gros effort, le soleil tape dur, et les gens sont pas de fer. Le corps humain y résiste pas.
-- Valdemar. Ce poison qu’on utilise [il parle des herbicides] cause des tas de maladies. De plusieurs sortes : cancer de la peau, cancer des os. Ça vous entre dans le sang et ça vous détruit la santé. Vous avez des nausées, parfois vous vous effondrez.
-- Un homme. Entre deux récoltes, y’a pratiquement pas de boulot.
-- Un homme. Le boulot que le patron vous ordonne de faire, faut le faire, parce que si vous le faites pas… C’est pas nous qui commandons ici, c’est eux. Si on vous donne un boulot, faut le faire.
-- Un homme. J’espère qu’un jour, je pourrais avoir un petit lopin de terre pour finir comme ça ma vie à la campagne, pour que je puisse me remplir la panse et remplir la panse de mes enfants et de mes petits-enfants qui vivent avec moi. Y’a-t-il quelque chose de mieux ?
(FIN DU DOCUMENTAIRE)
Personne ne saurait être plus reconnaissant que moi pour ce témoignage et cette communication de Maria Luisa dont je viens de faire le résumé. Ils me rappellent des souvenirs de ma prime jeunesse, un âge où les êtres humains sont d’ordinaire extrêmement actifs.
Je suis né dans un latifundio de canne à sucre de propriété privée, borné au nord, à l’est et à l’ouest par de grandes étendues de terres appartenant à trois transnationales étasuniennes qui possédaient ensemble plus de deux cent cinquante mille hectares. La coupe de la canne verte se faisait à la main, et on n’utilisait alors pas d’herbicides, ni même d’engrais. Une plantation pouvait durer une quinzaine d’années. La main-d’œuvre était si bon marché que les transnationales gagnaient énormément d’argent.
Le propriétaire de l’exploitation de canne où je suis né était un immigrant galicien, originaire d’une famille paysanne pauvre, pratiquement analphabète, arrivé à Cuba d’abord à titre de soldat – au lieu d’un riche qui l’avait payé pour éviter le service militaire – puis rentré en Galice à la fin de la guerre. Il retourna à Cuba de son plein gré, comme le firent de très nombreux Galiciens vers d’autres pays latino-américains. Il travailla comme journalier d’une importante transnationale, l’United Fruit Company. Comme il avait des dons d’organisateur, il recruta un grand nombre de journaliers comme lui, devint employeur et acheta finalement, grâce à la plus-value obtenue, des terres dans la zone mitoyenne au sud de la grande société étasunienne. La population, dans cette région orientale aux traditions de luttes pour l’indépendance, avait beaucoup augmenté et manquait de terre. Au début du siècle dernier, le poids principal de l’agriculture dans cette région retombait sur des esclaves récemment affranchis ou des descendants d’anciens esclaves et sur des immigrants en provenance d’Haïti. Les Haïtiens n’avaient pas de familles. Ils vivaient seuls dans leurs misérables huttes de planches de palmier et de toits de palmes, regroupés en hameaux, avec juste la présence de deux ou trois femmes. Durant les quelques mois de campagne sucrière, la distraction était les combats de coqs. Les Haïtiens y misaient une part de leurs misérables revenus, et utilisaient le reste pour acheter des aliments qui, passant par de nombreux intermédiaires, étaient chers.
C’est là que vivait ce propriétaire d’origine galicienne, dans cette exploitation de canne. Il partait seul inspecter ses plantations et parlait avec quiconque le lui demandait ou souhaitait quelque chose. Il acceptait bien souvent les requêtes, pour des raisons plus humanitaires qu’économiques. Il pouvait prendre des décisions.
Les gérants des plantations de l’United Fruit Company étaient des Etasuniens triés sur le volet et grassement rémunérés. Ils vivaient entourés de leurs familles dans de splendides demeures, à des endroits choisis. Ils étaient comme des dieux distants que les travailleurs affamés mentionnaient sur un ton de respect. On ne les voyait jamais à la coupe de la canne où intervenaient leurs subordonnés. Les actionnaires des grandes transnationales vivaient aux Etats-Unis ou ailleurs. Les dépenses des plantations étaient budgétisées et nul ne pouvait les dépasser d’un centime.
Je connais très bien la famille issue du second mariage de cet immigrant galicien avec une jeune paysanne cubain, très pauvre, qui, tout comme lui, n’avait jamais été à l’école, très dévouée, entièrement consacrée à sa famille et aux activités économiques de la plantation.
Ceux qui liront à l’étranger ces réflexions sur Internet se surprendront de savoir que ce propriétaire était mon père. Je suis le troisième enfant des sept de ce couple, nés dans une chambre à la campagne, très loin de n’importe quel hôpital, avec l’aide d’une sage-femme qui était une paysanne consacrée corps et âme à cette tâche et n’ayant que des connaissances empiriques. La Révolution fit don de toutes ces terres au peuple.
Il me reste juste à dire que nous soutenons à fond le décret de nationalisation du brevet à une société transnationale pharmaceutique au Brésil, en vue de la production et la commercialisation d’un médicament contre le sida, l’Efavirenz, qui coûte, comme tant d’autres, un prix abusivement élevé, et le règlement mutuellement satisfaisant donné récemment au différend avec la Bolivie au sujet des deux raffineries de pétrole.
Je réitère le profond respect que nous éprouvons à l'égard du peuple frère brésilien.
Fidel Castro Ruz
14 mai 2007
DE L'AVIS UNANIME
Quand la question de la production de biocarburants à partir d’aliments, qui sont toujours plus chers, a été abordée à la Sixième Rencontre continentale de La Havane, l’immense majorité des participants a repoussé l’idée avec indignation. Mais il est toutefois incontestable que des personnalités dotées de prestige, d’autorité et agissant de bonne foi ont été gagnées à l’idée que la biomasse de la planète était suffisante pour faire les deux choses à la fois dans un délai relativement bref, sans penser à l’urgence de produire les aliments appelés à servir de matière première à l'éthanol et à l’agrodiesel.Quand, en revanche, le débat a porté sur les traités de libre-échange avec les Etats Unis, tous les intervenants – qui ont été plusieurs dizaines – en ont condamné les formes tant bilatérales que multilatérales avec la puissance impériale.
Faute d’espace, je reprends ma méthode antérieure consistant à résumer trois interventions éloquentes de personnalités latino-américaines qui ont avancé, avec beaucoup de clarté et dans leur style à elles, des concepts extrêmement intéressants. Je respecte, comme dans mes Réflexions antérieures, la façon dont les intervenants les ont exposés.
ALBERTO ARROYO (Mexique, Réseau mexicain d’action contre le libre-échange). Je tiens à aborder devant vous les nouveaux plans de l’Empire et à tenter d’alerter le reste du continent au sujet de quelque chose de nouveau qui est en train d’émerger ou de progresser : il s’agit d’une nouvelle stratégie dans le cadre d’une nouvelle étape de l’offensive étasunienne. De fait, l’Accord de libre-échange d’Amérique du Nord (Alena) a été simplement le premier pas de quelque chose qui vise l’ensemble du continent.Cette nouvelle tentative ne semble pas tenir compte de l’échec qu’a signifié pour l’Empire son incapacité à imposer la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) d’une manière simultanée et intégrale à tous les pays du continent. Comme il l’a reconnu, il met en œuvre le plan B qui consiste à obtenir la même chose, mais par petits morceaux, en négociant des accords de libre-échange bilatéraux.
Il y est parvenu avec l’Amérique centrale qui les a signés, mais le Costa Rica ne l’a pas ratifié. Dans la région andine, il n’est toujours pas arrivé à faire asseoir à la table de négociations la totalité de ces pays. Juste deux avec lesquels les négociations sont toujours en cours.
Qu’y a-t-il de nouveau dans l’Alliance pour la sécurité et la prospérité de l’Amérique du Nord (ASPAN) ? Trois choses qui me paraissent essentielles.
1) Renforcer les mécanismes militaires et de sécurité pour contrer la résistance des peuples. C’est d’ailleurs sa réaction face au triomphe du mouvement qui a bloqué ses plans. Il s’agit non seulement de situer des bases militaires dans les zones de danger ou dans des zones à abondantes ressources naturelles stratégiques, mais encore de créer une coordination étroite avec les différents pays par l’intermédiaire de plans concertés afin d’améliorer les mécanismes de sécurité qui sont une manière de contrecarrer, comme si c’étaient des criminels, les mouvements sociaux. C’est le premier aspect novateur.
2) Les grands acteurs de l’ensemble du mécanisme néolibéral ont toujours été, et directement, les transnationales. Les gouvernements, eux, en particulier celui des Etats-Unis, n’étaient que des porte-parole, ceux qui engageaient formellement les négociations et défendaient en fait les intérêts directs des grandes sociétés, acteurs occultes derrière les traités de libre-échange et derrière le projet de la ZLEA.
La nouveauté dans ce modèle de l’ASPAN, c’est que ces acteurs sortent de l’ombre, passent au premier plan, si bien que le rapport s’invertit : les groupes industriels parlent directement entre eux, en présence des gouvernements qui vont ensuite tâcher de traduire ces accords dans des politiques, dans des modification de règlements et de lois, etc. Il ne leur suffit plus d’avoir privatiser les sociétés publiques ; ils sont en train de privatiser la politique en tant que telle. En fait, ça n’avait jamais été à ce jour les industriels qui définissaient directement la politique économique.
L’ASPAN a débuté par une réunion dite, si vous voulez, « rencontres pour la prospérité de l’Amérique du Nord », qui réunissaient des industriels des trois pays de la région.
L’un des accords opérationnels de ces rencontres a été la décision de créer des commissions sectorielles trinationales formées de ceux qu’on appelle les « capitaines d’industrie », afin de définir un plan stratégique de développement d’un secteur donné en Amérique du Nord. Autrement dit, Ford, par exemple, se divise en trois : Ford en tant que tel aux Etats-Unis ; la gérance au Canada et la gérance au Mexique, et ils décident de ce que devra être la stratégie pour le secteur automobile en Amérique du Nord. Ainsi, Ford parle comme en écho pour elle-même, parle avec ses employés, avec les directeurs du secteur au Canada et au Mexique, pour décider du plan stratégique à présenter aux gouvernements pour que ceux-ci les traduisent et les appliquent dans des politiques économiques concrètes.
Premier point, donc : intégrer l’aspect sécuritaire ; deuxième point : privatiser directement les négociations. La troisième nouveauté de ce schéma, m’amène à évoquer les classiques, une idée d’Engels qui affirme que, quand les peuples sont sur le point de prendre le pouvoir dans le cadre des mécanismes de la démocratie formelle, aussitôt on modifie les règles du jeu, comme cela arrive avec l’eau qui se transforme en glace à 0º et en vapeur à 100º… La nouveauté consiste donc à briser les règles de la démocratie bourgeoise dont on parle tant.
En effet, les traités de libre-échange doivent aboutir un jour ou l’autre devant les congrès ou parlements qui doivent les ratifier. Or, le fait est que les congrès, et même celui de l’Empire, ont de plus en plus de mal à les ratifier. L’astuce est donc de dire que comme il ne s’agit pas de traités internationaux, ils n’ont pas à être ratifiés. Mais comme il s’agit bel et bien de questions qui bouleversent le cadre légal dans nos pays, on les présente par petits morceaux : telle modification d’une loi à un moment donné, telle autre à un autre moment… On met en œuvre tel ou tel décret du pouvoir exécutif, on modifie les normes opérationnelles, les règles de fonctionnement standard, mais on ne présente jamais l’ensemble complet.
De toute façon, bien qu’on les négocie dans notre dos, et en général dans le dos de tous les peuples, les traités de libre-échange doivent se traduire un jour ou l’autre dans un texte écrit à présenter devant les congrès. C’est alors que nous en connaissons la teneur. On prétend que nous ne sachions jamais ce qui a été négocié, parce que nous ne voyons que des petits morceaux de stratégie chaque fois, et jamais un texte intégral.
Je vais conclure sur une anecdote pour que vous voyiez à quel degré de perfection ces accords ont abouti en matière de sécurité et d’intégration des mécanismes opérationnels des appareils de sécurité. Voilà quelque temps, un avion décolle de Toronto pour le Mexique avec des touristes se rendant en vacances à Puerto Vallarta. Alors que l’appareil est encore sur la piste, un contrôle plus rigoureux de la liste des passagers permet de constater que l’un d’eux fait partie de la liste des terroristes de Bush. A peine entré dans l’espace aérien des USA – de Toronto, par-dessus les Grands Lacs, c’est juste quelques minutes de vol – deux F-16 se collent à lui, l’obligent à sortir de l’espace aérien et l’escortent jusqu’au Mexique où ils l’obligent à atterrir dans le secteur militaire de l’aéroport. L’homme en question est arrêté et la famille est réexpédiée au Canada. Vous imaginez un peu la sensation de ces pauvres deux cents touristes qui se voient escortés par deux avions militaires F-16 qui les dévient de leur itinéraire ? Finalement, le type, n’était pas le terroriste attendu et les autorités lui disent : « Excusez-nous, vous pouvez poursuivre vos vacances, téléphonez à votre famille pour qu’elle vous rejoigne. »
JORGE CORONADO (Costa Rica, Alliance sociale continentale). La lutte régionale contre le libre-échange a divers aspects. L’un des projets les plus bulldozers de l’Empire, visant nos infrastructures et cherchant à s’approprier notre biodiversité, c’est le Plan Puebla-Panama, qui vise non seulement à s’emparer de nos ressources, mais qui inclut une stratégie militaire concernant depuis le sud du Mexique jusqu’à la Colombie en passant par l’Amérique centrale.
Pour pouvoir construire des barrages hydro-électriques, le gouvernement est allé jusqu'à utiliser parfois la force militaire pour expulser des communautés indigènes et paysannes qui se battent contre ces projets.
Dans le cas des mines, des transnationales canadiennes, européennes, étasuniennes suivent cette même stratégie d’appropriation.
Nous avons dû nous battre contre la privatisation des services publics : l’énergie électrique, l’eau, les télécommunications… Les paysans, eux, doivent se battre pour défendre leurs semences, contre le brevetage d’organismes vivants, contre la perte de la souveraineté à cause des transgéniques.
Nous avons dû lutter contre l’assouplissement de l’emploi, un des axes de la politique dans ce secteur, et contre le démantèlement de notre petite production paysanne.
Nous avons aussi dû lutter au sujet de la propriété intellectuelle qui nous empêche de pouvoir utiliser des médicaments génériques, alors que ce sont eux qui sont distribués essentiellement par nos instituts de sécurité sociale dans la région.
L’essentiel de cette lutte concerne les traités de libre-échange, notamment ceux avec les Etats-Unis, qui ont été approuvés au Guatemala, au Honduras, en El Salvador et au Nicaragua, à feu et à sang, et ce n’est pas une expression rhétorique.
Au Guatemala, des militants ont été assassinés quand ils s’y opposaient. Cette lutte nous a permis de constituer un axe d’articulation et de mobilisation du plus vaste mouvement populaire unitaire dans la région.
Au Honduras, les députés ont abandonné le Parlement, brisant le cadre minimal de légalité constitutionnelle.
Nous avons dit au sein du mouvement populaire que ce n’était pas une défaite. Nous avons juste perdu une bataille, mais ça nous a permis de faire un saut qualitatif en organisation, en unité et en expérience de lutte contre le libre-échange.
Le Mouvement social populaire et le peuple costaricien ont empêché à ce jour l’adoption du traité de libre-échange en s’unissant à divers secteurs universitaires, politiques et même industriels et en créant un grand front national de lutte, divers et hétérogène. Le gouvernement costaricien et la droite néolibérale n’ont donc pas pu adopter ce traité de libre-échange, et il se peut que tout ceci se définisse au cours d’un référendum.
Nous sommes à la veille d’un moment fondamental au Costa Rica : empêcher la mise en pratique de l’ordre du jour néolibéral. Repousser ce traité signifierait, symboliquement, une nouvelle victoire, comme dans le cas de la Zone de libre-échange des Amériques qui a été bloquée.
Nous avons besoin aujourd’hui de la solidarité du mouvement populaire. Nous demandons aux organisations sociales et populaires de venir au Costa Rica à titre d’observateurs internationaux pour surveiller le déroulement du référendum. La droite se prépare à organiser si possible une grande fraude qui lui permette de gagner une bataille qu’elle a déjà perdue, et la présence d’observateurs internationaux du mouvement populaire serait une grande preuve de solidarité active et militante avec notre lutte.
Un an après, les traités de libre-échange n’ont apporté à aucun pays centraméricain ni plus d’emplois, ni plus d’investissements, ni de meilleures conditions de la balance commerciale. Nous lançons aujourd’hui dans toute la région le mot d’ordre de réforme agraire, de souveraineté et sécurité alimentaires, en tant qu’axe central pour nos pays éminemment agricoles.
Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les Etats-Unis, mais aussi les Européens qui veulent s’emparer d’une des régions les plus riches en biodiversité et en ressources naturelles. Aujourd’hui, l’un des axes d’articulation des divers mouvements dans la région centraméricaine est le combat contre le libre-échange sous ses diverses manifestations. Espérons que cette Rencontre nous aident à nous doter de facteurs d’articulation, d’axes de luttes, d’axes d’actions concertées, afin que nous puissions avancer sur tout le continent comme une seule force populaire.
Nous poursuivrons inlassablement nos efforts d’organisation et de lutte pour instaurer un monde nouveau.
JAIME ESTAY (Chili, coordonnateur du Réseau d’études de l’économie mondiale – REDEM – et professeur à l’Université de Puebla, Mexique). Cette crise découle en fin de compte du fait que les promesses ayant accompagné le train de réformes qu’on avait commencé à exécuter en Amérique latine à partir des années 80 ne se sont jamais concrétisées.
On nous avait dit, en agitant le drapeau du libre-échange, que nos économies allaient grandir, que les niveaux d’inégalité dans nos pays allaient diminuer, que l’écart entre nos pays et le monde avancé allait se réduire, bref que nous allions faire un saut vers le développement et même, dans certains pays, un saut vers le Premier monde.
En ce qui concerne l’intégration latino-américaine – du moins, ce que certains appelaient comme ça – entamée voilà maintenant plus de quinze ans, on nous avait dit qu’il fallait la mettre au service de l’ouverture. On nous a seriné tout un discours au sujet d’une intégration axée sur l’ouverture, à l’inverse de la vieille intégration protectionniste. Cette intégration ouverte devait nous offrir les meilleures conditions pour nous insérer dans l’économie mondiale, dans ces marchés qui, puisqu’ils fonctionnaient censément d’une manière libre, apporteraient les meilleurs résultats possibles à nos pays.
Ce rapport entre intégration et ouverture, cette idée que l’objectif suprême devait être l’ouverture de nos pays s’est bel et bien accomplie ! Nos pays se sont bel et bien ouverts, l’intégration latino-américaine s’est bel et bien mise, hélas, au service cette ouverture.
Certains fonctionnaires ont parlé d’ « étape pragmatique de l’intégration ». Avançons comme nous pouvons, tel était en gros le mot d’ordre. Si ce que nous voulons, c’est faire plus de commerce, eh bien alors, concentrons-nous là-dessus ; si ce que nous voulons, c’est signer une foule de petits accords entre pays, des accords bilatéraux, ou trilatéraux ou quadrilatéraux, eh bien, allons-y, et nous pourrons appeler ça un jour ou l’autre : intégration latino-américaine.
Le bilan est clairement négatif. Je crois que toujours plus d’instances reconnaissent que ce que nous avons appelé l’intégration latino-américaine n’est pas de l’intégration, mais du commerce. Et elle n’est pas non plus latino-américaine ; c’est bien plutôt un embrouillamini d’accords signés entre différents pays de la région qui a donné lieu à un processus qu’on ne saurait en aucun cas qualifier de vraiment latino-américain. L’ouverture, au service de laquelle nous devions censément mettre l’intégration, n’a produit aucun des résultats qu’on nous annonçait en termes de croissance économique, de réduction des inégalités et d’accession au développement si convoité.