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L'origine et l'évolution du nom.
Les patronymes actuels sont tous le résultat de la nécessité de mieux distinguer les personnes à partir du 11ème siècle en Europe. Auparavant, le nom usuel correspondait en fait au prénom d'aujourd'hui, auquel, l'usage hérité de l'Antiquité ajoutait le nom du père et parfois un surnom évoquant suivant la circonstance un trait particulier du physique, du caractère, ou de toute autre nature du moment qu'il en caractérisait son porteur. La généralisation du Christianisme n'a pas, au départ, changé cet usage. Cependant, ce qui auparavant n'était qu'un surnom devait évoluer vers l'actuel patronyme qui n'a commencé à exister comme tel qu'au cours des 12ème et 13ème siècle. Le prénom devenant le nom de baptême suivant la tradition chrétienne. Les différences linguistiques, les prononciations locales ont modelé les noms de famille jusqu'aux formes actuelles. Il semble que les noms ne proviennent pas du hasard, mais ont bien une signification déterminée. Quatre sources générales sont reconnues : - Les anciens noms individuels (anciens prénoms). - Les lieux d'origine ou d'habitation. - Les professions et les fonctions. - Les surnoms ou sobriquets.
Au Moyen Âge, les paysans propriétaires d'alleu (alleutiers), les albergataires, hommes libres qui travaillaient la terre, défrichaient et exploitaient la forêt et les serfs, ont été généralement désignés par la situation de leurs habitations ou par des particularités dues à la topographie, à la végétation. Souvent un point particulier du lieu d'origine qui permettait de bien les distinguer.
Notre patronyme actuel semble bien provenir de cette source. En effet, LACHAVANNE dérive du latin cabana ou bas latin capanna, mot qui désignait une cabane mais aussi un ensemble de cabanes (village, hameau) que construisaient pour s'y abriter les communautés forestières et paysannes. De nombreux toponymes de l'ancien duché de Savoie évoquent la présence de ces villages de cabanes : les Chavonnes, les Chavannes, Chavanne, Chavannaz, ou la commune actuelle de La Chavanne, près de Montmélian.
Au Moyen Âge existait, en outre, un mode particulier de faire-valoir indirect la terre, appelé Chavannerie. Il s'agissait en fait d'un terme désignant un genre de métairie où un propriétaire fournissait la terre et un homme et sa famille amenaient leurs bras et leur travail. La chavannerie serait plus ancienne que la grange autre forme de métayage dont la toponymie conserve en de nombreux lieux la mémoire.
Certains patronymes comme Lagrange ou Granger y font également référence.
Dans le langage régional (franco-provençal) un usage en Savoie, et qui est d'ailleurs typique de notre région, est d'écrire les terminaisons des mots du genre féminin en az ou oz, qui se prononcent généralement en e muet, plus rarement en a appuyé. Le z ne se prononcent jamais. Ce qui tout naturellement m'amène à évoquer l'évolution du patronyme.
Le document le plus ancien que je connaisse jusqu'à présent, qui cite notre famille à Vovray-en-Bornes, est la Gabelle du sel de 1561.
La Gabelle du sel consistait en un recensement des hommes et animaux prenant le sel, par paroisse et par feux (familles ou foyers). Ordonnée par le duc Emmanuel-Philibert Ier, son but était d'abord fiscal. Mais c'est aujourd'hui une source de renseignements pour les historiens et généalogistes. Ainsi, en 1561, on découvre des : DeLachavana, De Lachavana, les Chavanes, De la Chavanaz, La Chavane et même De Cabanaz.
Le recensement de la paroisse du Sappey-en-Bornes indique des : De la Chavana de Vovray.
Pendant le 17ème siècle et jusqu'au début du 18ème, le nom s'écrit : De la Chavana ou Delachavanaz. Ensuite, il est simplifié en Lachavanaz mais aussi, plus rarement, en Lachavane.
Au 19ème siècle, notre patronyme s'écrit avec une terminaison en az et avec deux n : Lachavannaz. L'écriture à la française supprimera définitivement cette particularité savoyarde, déjà sporadiquement pendant la période de 1792 à 1814-15, définitivement à partir de 1860, et même avant, suivant les recteurs des paroisses chargés de l'état civil, qui ont transcrit le nom selon leur propre conception de l'orthographe.
Parfois, on rencontre au 19ème siècle la forme en oz : Lachavannoz mais qui se prononce de la même manière, avec la terminaison en e muet.
A la Balme-de-Sillingy où se sont établis des fils de Joseph Lachavannaz, le nom a été définitivement altéré en Chavanne.
Dans l'évolution de l'orthographe des patronymes, le rôle joué par ceux chargés de tenir l'état civil est tout à fait primordial. Finalement notre nom a évolué dans une certaine continuité, sans être vraiment différent de la forme d'origine. Il n'en est pas de même d'autres noms que j'ai eu l'occasion de rencontrer au cours de mes recherches.
Ainsi, le nom Gouillon (de Jeanne Gouillon, mère de mon arrière grand-père) s'écrivait au 18ème siècle Gollion (prononcé Gouillon en patois), puis complètement dénaturé en Bouillon par un scribe peu scrupuleux de Saint-Julien-en Genevois, préposé à l'établissement de copies des registres de la paroisse de Vovray. Cette erreur ne pouvait certes pas être corrigée par des personnes illettrées qui n'avait pas la possibilité de s'en apercevoir. La prononciation régionale est une cause de modification de l'orthographe : Aliod dans sa forme ancienne est devenu Ailloud dans sa forme actuelle. A partir de la mise en place de l'administration impériale en 1860, les fonctionnaires français ont écrit les noms comme ils les entendaient dans leur langue. D'où la disparition des règles traditionnelles de l'écriture. Dans cette logique discutable, il y a quelques années, sur les cartes géographiques, il avait été question de supprimer définitivement les terminaisons en az des toponymes. Projet qui a soulevé une opposition générale tant cette idée confinait à l'absurde, dans une province restée jalouse de son histoire et de ses traditions.
L'état civil
Si les noms de famille résultent d'un usage constant et reconnu apparu au cours des 11ème et 12ème siècle en Europe, la transmission du nom patronymique est d'abord la conséquence de l'état civil. S'il est généralement facile de constituer les généalogies des grandes familles princières et nobles européennes jusqu'aux fondateurs de leurs maisons, le commun, dans le meilleur des cas, ne peut guère dépasser le début du 16ème siècle, et encore avec beaucoup de chance.
L'état civil est une création relativement récente. En 1539, a Villers-Cotterets (Aisne), le roi de France François Ier prit en ordonnance la décision de faire transcrire obligatoirement tous les actes administratifs en langue française, abandonnant l'usage du latin. Il imposa aux curés des paroisses de tenir registre des baptêmes, mariages et mortuaires. L'état civil était né.
En Savoie, cette ordonnance fut ratifiée par Emmanuel-Philibert en 1559.
Sous l'Ancien Régime, les curés des paroisses, pratiquement les seuls à savoir écrire et lire dans les villages reculés, poursuivent cette mission. Les actes sont rédigés d'une manière simple. Ainsi cet acte de naissance de 1653 :
La George fille de Jean Delachavanas dit Thiment et de la Dominiquaz sa femme est née le vingt-sept juillet mil six cent cinquante trois et le jour après baptisée. A été parrain Jean Delachavanaz dit Thiment, de cette paroisse, et la marraine la George Thabiny, paroisse de Thonoz. Delachavanaz, pbre, vicaire de Vouvray.
D'une manière générale, les actes sont rédigés en langue française, j'ai constaté une exception avec le vicaire du Sappey-en-Bornes A. Verdel qui utilisait le latin au début du 18ème siècle. Il écrivait en français lorsqu'il s'agissait d'un enfant illégitime. Peut-être une manière particulière de manifester sa désapprobation face à ceux que l'on désignait jadis de fruit illégitime né du commerce charnel.
Il y a lieu de remarquer également que la langue officielle en vigueur dans l'ancien duché de Savoie a toujours été le français et non l'italien comme cela est souvent dit et prétendu.
Cette forme dans la rédaction des actes restera inchangée jusqu'en 1792 - 1793. Les armées de la France envahissent le duché en septembre 1792 et la tourmente révolutionnaire bouleverse profondément les habitudes et les mentalités. Les curés sont déchargés de cette tâche au profit des maires et officiers publics des communes. Ces derniers, dans les villages, sont moins instruits et la qualité de l'orthographe s'en est ressentie. Parfois ils écrivaient exactement comment ils parlaient.
Jean-Pierre Lachavanne a été élu officier public de la commune de Vovray-en-Bornes le 8 juin 1793. Il a conservé cette fonction jusqu'en 1805 - 1806.
A partir de 1793 l'enthousiasme pour les idées nouvelles de la Révolution se transforme en véritable cauchemar. On en constate les effets dans les actes, surtout dès 1794. Les Savoyards conservaient par dessus tout leur foi religieuse et voyaient dans leurs églises, leurs clochers, le symbole de leur appartenance à une communauté qu'ils aimaient et voulaient conserver en dépit des idées révolutionnaires. Dès février 1794, arrive en Savoie le conventionnel Antoine Louis Albitte, originaire de Dieppe. Maître absolu et fanatique du nouveau département du Mont-Blanc (Savoie et Haute-Savoie d'aujourd'hui), il s'attachera à faire disparaître tous les symboles de la religion et du fanatisme. Par arrêté, il ordonne la destruction des clochers afin que ceux-ci ne dépassent pas le niveau des autres bâtiments, ainsi que la confiscation et la fonte des cloches. Les curés doivent abjurer publiquement leur foi ou sont arrêtés. Tous les réfractaires (prêtres rénitents) sont condamnés à la déportation ou à la prison. Cette mesure concernait également pendant la Terreur les prêtres jureurs qui avaient pourtant fait serment d'allégeance à la Révolution.
Dans les villages, les prêtres disparaissent pour passer à la clandestinité, protégés par la fidélité de leurs paroissiens. C'est à cette époque où les fanatiques révolutionnaires s'attacheront à brûler les registres des paroisses, faisant partir en fumée des siècles d'archives. Heureusement, Albitte s'est heurté, non pas à une vive opposition, mais plutôt à une inertie bien savoyarde dans l'exécution de ses décisions, ce qui en a limité les effets désastreux.
Les enfants continuent à être baptisés, quelquefois par l'officier public lui-même comme Jean-Pierre Lachavanne qui administrait en secret ce sacrement et rédigeait officiellement l'acte républicain constatant la naissance. Par la suite, le curé de Vovray-en-Bornes, à son retour, a officialisé ces baptêmes par une cérémonie à l'église. Ainsi, le recteur André Orsier baptise à l'église en 1796 les enfants nés pendant son absence. Le recteur établit lui-même les registres de la paroisse en parallèle avec l'état civil républicain.
Pendant l'Empire, les curés ne sont plus poursuivis et les registres paroissiaux sont tenus normalement, conjointement avec l'état civil. A partir de 1815, les départements du Mont-Blanc et du Léman retournent à la couronne sarde. Le duché de Savoie est reconstitué pour une période de quarante-cinq ans.
Les maires sont remplacés par les syndics dans les communes, du reste, souvent les mêmes personnes . Les prêtres sont rétablis dans toutes leurs prérogatives et l'état civil leur revient. Ils sont les administrateurs de la paroisse, pesant aussi bien dans la vie ordinaire que sur les consciences.
Pour le chercheur, l'etat civil français républicain ou impérial présente l'avantage d'une grande précision. Dans les actes de mariage et de décès, on y mentionne la filiation des intéressés : époux, épouse ou décédé ; sa date de naissance. Ainsi, il est permis de remonter au-delà de 1794. En revanche les prêtres se contentent d'un âge approximatif, voire très approximatif, mais la filiation figure presque toujours.
Jeanne Pommier, ma lointaine aïeule, est déclarée décédée le 15 septembre 1815 à Vovray à l'âge d'environ quarante ans, ce qui laisse penser que l'année de sa naissance se situe en 1775, mais alors comment expliquer que le 11 mai 1778 elle ait pu être mère de son premier fils : Joseph Lachavanne, né à Lancy. De fait, je me suis rendu compte qu'il convenait d'être très prudent dans l'exploitation des documents. Il est certain que Jeanne Pommier, dont j'ignore encore les lieu et date de naissance ainsi que les date et lieu de mariage avec Christophe Lachavanne, était nettement plus âgée. Christophe Lachavanne, quant à lui, est né aux environs de 1751 à Vovray.
L'impossibilité de donner un âge précis, de connaître les lieux de naissance ou de décès de leurs parents ou de leurs grands-parents, s'est perpétuée longtemps, même à la fin du 19ème siècle où il n'est pas rare de trouver dans les actes de mariage l'un des deux conjoints qui déclare sous serment ne pas connaître les lieux de naissance et décès de ses parents et aïeux. Il est vrai que les hommes et femmes de cette époque, qui devaient arracher très durement leur subsistance à la terre, qui n'avaient pas ou très peu d'instruction, avaient d'autres préoccupations.
Pourtant très tôt en Savoie, il existait des instituteurs ruraux. A l'annexion de 1860, la Savoie est considérée comme l'une des provinces de France parmi les plus alphabétisées.
Parmi les enfants de Jean-Pierre Lachavanne, officier public qui savait lire et écrire, deux de ses fils : Michel et Pierre ont accédé à des métiers autres que ceux de la terre, ce qui constituait une véritable promotion. Le premier est devenu notaire et s'est installé à Groisy-en-Bornes, village du Plot ; le second était instituteur à Vovray.
A partir de 1860 la Savoie est définitivement française, cette fois par la volonté expresse des Savoyards. Les maires reprennent leur charge d'officier d'état civil. Le premier maire de Vovray-en-Bornes, à l'annexion est Marin Mègevand, qui pendant la période sarde était déjà syndic de la commune. Il a changé de titre mais non de fonction.
La conservation des archives est très différente d'une commune à l'autre. Malheureusement, à Vovray les registres antérieurs à 1794 ont quasiment disparu. Les archives départementales détiennent encore un petit cahier des années 1635 - 1636 (uniquement des naissances) et quelques feuillets du 18ème siècle. En revanche, en fouillant dans des archives non rangées ni classées de la commune du Sappey-en-Bornes, j'ai trouvé des cahiers de 1705 qui permettent de retracer sans lacunes les généalogies depuis cette époque jusqu'à nos jours.
Les notaires :
Lorsque l'état civil fait défaut, les chercheurs généalogistes font appel aux notaires.
Les notaires ruraux étaient jadis les témoins privilégiés de la vie quotidienne du petit peuple des villages. Ils constataient en réglaient tout. Ils étaient beaucoup plus présents et nombreux qu'aujourd'hui. Pourtant ces notaires crottés comme l'écrit malheureusement avec un évident mépris un historien régional, sont pour les chercheurs de bien précieuses sources de renseignements.
Ils appartenaient au monde des petits notables et avaient droit au titre de Maître. Ils exerçaient également parfois, sous l'ancien régime, les fonctions de châtelains, c'est-à-dire en Savoie (en France c'était différent) administrateur des biens et domaines nobles, fermier général, comme le notaire Joseph Challut de Cruseilles.
Généralement, les actes sont rédigés suivant un modèle constant que l'on retrouve avec très peu de variantes chez tous les notaires, à l'évidence le résultat d'une formation unique. Ils constataient toutes sortes de contrats : ventes, obligations, mariages, testaments. Ils réglaient les successions, mission souvent périlleuse en considération du caractère particulièrement âpre et procédurier de nos ancêtres. Presque tous les villages avaient leur notaire. Soit des bourgs ruraux assez importants comme Cruseilles, a fortiori des villes comme St Julien, mais aussi des villages plus petits comme Arbusigny (notaires Orsier, père et fils) ou Groisy-en-Bornes (notaire Michel Lachavanne). Ils devaient exercer, du fait de l'autorité morale et légale qu'ils incarnaient, le rôle de juge de paix ou de conciliateur et réglaient, en principe, à la satisfaction générale les conflits ordinaires. La minutie des descriptions est très utiles pour connaître la composition patrimoniale d'une famille. Les contrats dotaux font l'inventaire des biens apportés par l'épouse, sa dot proprement dite mais aussi son trousseau (trossel). Les testaments apportent de précieux renseignements sur le délaissé du testateur, sur ses héritiers (indispensensables pour établir les filiations). On y découvre également les aléas de l'existence d'une famille : une maison qui brûle obligeant le chef de famille à vendre une partie de ses biens pour se reconstruire un toit, la dépendance des malades et infirmes, l'appauvrissement et pour finir la misère d'un couple. En fait, l'histoire au quotidien du petit peuple. Cependant les notaires étaient aussi critiqués car leur caractère obligatoire supposait de lourdes charges en honoraires et taxes pour la rédaction des actes.
Les notaires accédaient en principe à leur charge après plusieurs années de formation en école puis chez des confrères comme clercs. Ils y apprenaient la pratique de leur profession. Ils avaient également à leur disposition des ouvrages spécialisés comme le notaire parfait imprimé à Lyon en 1657. Souvent les fils reprenaient la suite de leur père comme les Philipe père et fils, à la résidence de Cruseilles puis de St Julien. Leur longévité professionnelle pouvait être tout à fait exceptionnelle : le notaire Joseph Challut a exercé de 1716 à 1779.
Les actes enregistrés étaient insinués au Tabellion moyennant un droit payé par les parties. L'insinuation, obligation typique de l'administration ducale a été définitivement abrogée par l'administration française. Cependant son utilité en généalogie n'est pas à démontrer car la compilation de tous les actes des notaires exerçant dans le mandement permet de réparer la perte des minutaires de certains des notaires. Le tabellion couvre sous sa forme ancienne les années de 1697 à l'an II de la République, et sous sa forme moderne, de la Restauration à l'Annexion (1815 - 1860).
Lors de l'Annexion de 1860, une décision impériale a ordonné la réduction du nombre des notaires dans le duché. Cette mesure, prise d'une manière abrupte, s'est appliquée sans délai, rendant bien amers et désespérés nombre de jeunes notaires obligés d'abandonner leur charge malgré des années d'études. Il est vrai que le Second Empire s'est montré très souvent ingrat vis à vis des Savoyards qui pourtant avaient plébiscité à l'écrasante majorité leur rattachement à la France. Voici ce qu'écrivait dans son journal personnel, le 22 décembre 1860, Pierre Fontaine, candidat notaire, de Magland en Faucigny : "tous les notaires de la Savoie viennent de recevoir du procureur impérial de leur arrondissement respectif une circulaire contenant le décret sur l'assimilation au régime français du notariat. J'ai lu ce décret deux fois, et deux fois n'ai pu le comprendre... En vertu de cet infâme décret, notre carrière à nous autres candidats est brisée. Le nombre de notaires à Cluses est réduit à deux... Voilà donc quinze ans d'études, de dépenses et de labeur rendus vains par un caprice impérial." (cité par Paul Guichonnet).
Les paysans.
Les Lachavanne de Vovray-en-Bornes ont toujours été des paysans. Ils n'ont commencé à quitter la terre, pour certains d'entre eux, qu'à la fin du 19ème siècle. De condition à l'origine probablement serve, en tout cas très modeste, ils ont arraché leur survie à la terre, traversant au cours de l'histoire les périodes de guerre, d'épidémies, supportant les mauvaises récoltes, les charges féodales et foncières avec une belle obstination. Alors que plusieurs familles disparaissent entre la gabelle du sel de 1561 et les documents du 18ème siècle.
Trois familles traversent l'histoire de Vovray : Les Brand, les Mègevand et les Lachavanne.
Le dictionnaire des communes de la Haute-Savoie 1888 - 1905 (J-G Gonthier & E. Tissot) écrivent dans l'article correspondant à Vovray : "... parmi les familles anciennes nous citerons : les Brand, les Jacquemoud, les Mègevand et les Lachavanne. C'est un Claude Delachavanne qui, en 1613, fonda dans l'église de Vovray la chapelle de St Grégoire, dont ses fils Rolet et Christophe augmentèrent plus tard la dotation..."
Certains patronymes : les Ollivier, Gallin, Bouvat, Cavuatz... rencontrés en 1561 ne se retrouvent pas deux siècles plus tard, d'autres arrivent. Cette longévité paraît être due au nombre des familles portant le nom mais aussi à des domaines suffisants pour faire vivre tout le monde. Patrimoines qui se transmettent, s'agrandissent ou se morcellent suivant les aléas du destin. La possession et la transmission de la terre qui les nourrissait sont certainement les seuls motifs qui ont retenu nos ancêtres à Vovray-en-Bornes. Quand les enfants sont devenus pléthoriques au 19ème siècle, les Lachavanne, comme beaucoup d'autres Savoyards, ont quitté leur village ancestral pour chercher ailleurs ce qu'ils ne pouvaient plus trouver chez eux.
Le monde paysan représentait jusqu'au début du 20ème siècle environ 90 % de la population de la Savoie. Cette proportion est à rapprocher de celle du reste de la France. Les paysans ne constituaient pas un ensemble homogène mais toutes les diversités s'y rencontraient. Dans les siècles passés, le possédant était d'abord un propriétaire terrien, il n'y avait que peu d'industriels ou de riches commerçants dans notre province. Sous l'Ancien Régime, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, la magistrature sont toujours des propriétaires qui tirent la plus grande partie de leurs revenus de leurs domaines et des fermiers ou métayers qui les faisaient valoir.
A Vovray-en-Bornes, les frères Ribiollet, riches bourgeois d'Annecy, magistrats, étaient propriétaires au milieu du 18ème siècle d'une maison forte et d'un domaine.
Les petits cultivateurs étaient les plus nombreux. Toujours à Vovray, les trois principales familles que j'ai citées plus haut cohabitent, vivent, travaillent ensemble. Les enfants se marient, ce qui indique que leurs intérêts économiques et sociaux étaient liés. Dans les documents consultés, je n'ai pas trouvé de variation importante dans leur niveau de fortune. Certes, il y a des cas poignants de misère terrible comme la malheureuse Noëllaz Lachavanne et son mari, Louis Gal, couple resté sans enfants. Mais l'impression générale qui se dégage de ce cas particulier est qu'il s'agit plus de la conséquence de la maladie qui les a empêchés de travailler, les obligeant à vendre morceau par morceau leurs modestes biens pour subsister. A l'inverse, aucun paysan ne s'est enrichi du moins de façon considérable.
La vie quotidienne des cultivateurs se situe dans deux cadres :
Le premier est la communauté élargie que représente leur paroisse et au sein de celle-ci, leur village (de nos jours on dit section de commune ou hameau). Les habitants s'y partageaient l'usage et l'entretien des communaux pour la pâture de leurs bêtes. Ils possédaient ensemble l'église de leur paroisse, en principe la nef et le clocher dont ils assuraient les réparations et les travaux d'entretien à leurs frais. Le curé qui possédait, en propre le choeur et le presbytère, percevait les revenus de sa cure. Ils discutaient ensemble des affaires de leur village ou de leur paroisse. Cette communauté se réunissait en assemblée de communiers pour délibérer, sous l'autorité de leur syndic, des problèmes les concernant, d'ailleurs souvent dans l'église quand le temps était mauvais, dans le cimetière autrement. La qualité de communier était héréditaire. Elle donnait un droit de vote et de discussion et surtout conférait la jouissance des communaux suivant des règles très rigides. Lorsque ce privilège était contesté, il s'ensuivait une action en justice ou une transaction devant notaire. Mon ancêtre François Lachavanne avait dû se défendre en 1762 de cette manière contre les autres communiers de Rogin qui lui refusaient l'accès aux communaux sur le Salève. Finalement, la qualité de communier lui a été reconnue, non sans mal, ainsi d'ailleurs qu'à ses descendants, à perpétuité.
La qualité de communier pouvait s'acquérir à la demande avec l'assentiment de l'assemblée qui acceptait au moyen d'un contrat d'association l'arrivée du nouveau venu. Lequel était en principe propriétaire, installé depuis plusieurs années et même marié avec une fille de son village d'adoption. Il payait un droit moyennant une petite somme (un écu et demy aux couronnes en 1724 pour les communes du village du Vernay à Vovray-en-Bornes). La somme était utilisée dans l'intérêt commun comme par exemple l'entretien de l'église.
L'administration très déconcentrée attribuait des responsabilités particulières à certains des villageois. Outre les fonctions des syndics et des conseillers renouvelés chaque année au sein de la communauté paroissiale, étaient désignés par délibération ou élus deux personnages importants : l'exacteur et le regrettier. La durée de leur mandat était également d'une année renouvelable et faisait l'objet d'un acte public écrit par le châtelain ou le notaire faisant fonction de secrétaire de la paroisse.
L'exacteur était chargé de la perception des tailles. Il s'agit en fait d'un impôt foncier dont l'assiette reposait sur la propriété et l'exploitation de la terre. L'exacteur devait savoir lire et écrire. Il avait à sa disposition un cottet ou journal de taille dans lequel était recensé l'ensemble des parcelles de terre relevées sur la ou les mappes cadastrales de la paroisse. Les propriétaires y étaient mentionnés avec le relevé des parcelles qu'ils possédaient et le montant de la taille. L'impôt était en principe perçu en quatre quartiers ordinaires auxquels pouvaient s'ajouter autant de quartiers extraordinaires que nécessaire, suivant les circonstances (guerre, mariage d'un souverain, naissance princière). Le cottet était tenu à jour des mutations éventuelles. Les tailles servaient à certaines dépenses de la paroisse à la charge de la communauté comme, par exemple, l'entretien ou les réparations du clocher. Cependant, l'essentiel était reversé à la trésorerie du seigneur intendant de la province. L'exacteur, simple particulier, communier parmi les autres remplissait une fonction administrative pour laquelle il percevait des gages s'élevant à quatre pour cent du montant de son exaction.
Le regrettier était également un particulier qui avait en charge la distribution du sel pour trois deniers par livre de sel. Il était tenu d'assurer à ses frais la voiture du sel (transport) pour le compte de la paroisse. Il distribuait également les poudres et salpêtres et le plomb à l'usage de la communauté, et les papiers timbrés contre perception de la taxe.
L'exacteur et le regrettier étaient responsables sur leurs biens propres des deniers royaux qu'ils étaient chargés de percevoir. Pour cette raison, une caution était exigée. Généralement, se portait caution un ami personnel ou un parent.
Cet acte de Maître Philipe rend bien compte de ce qu'étaient l'exacteur et le regrettier :
" L'an mil sept cens huitante quatre et le onze juillet à dix heures du matin dans le presbytère de Vovray, par devant moi secrétaire dud lieu se sont en personne établis et constitués Simond à feu Simond Brand et Jacques à feu Christophe Mègevand, tous deux natifs et habitans de ce lieu, le premier élu exacteur et le dernier regrettier par délibération du vingt huit décembre dernier, lesquels se soumettent, savoir ledt Brand de faire la recette et exaction de taille, imposition et autres avoirs de co(mmun)auté pendant la courante année sous le gage de quatre livres pour cent de son exaction sous condition qu'il annotera en marge du cottet le nom du particulier payant et me transmettra la notte des nons cottisés et rendra compte de son exaction en étant requis. Et le Mègevant de distribuer le sel aux particulier de cette communauté sous le gage de trois deniers par livre ainsi qu'il lui a été expédié sous condition qu'il en fera la voiture à ses frais, distribuera les billets gratis (reçus) et relèvera lad communauté d'envers lesds finances, de plus qu'il se tiendra assorti de papiers timbrés, plomb, poudres et salpêtre pour l'usage de la communauté, se conformera aux édits et règlements sous les peines portées par iceux et pour l'effet du présent chacun en ce qui le concerne oblige ses biens présents et futurs sous le constitue d'iceux et se soumettent à tous dépens, dommages, intérêts, le tout fait à l'acceptation de Jean à feu Humbert Brand, conseiller, natif et habitant de ce lieu et sous l'approbation du Seigneur Intendant. Fait et prononcé aud lieu en présence de Jacques Lugaz et de Jean Lachavane, tous deux natifs, habitans de ce lieu, témoins requis qui avec les parties ont fait leurs marques sur le registre et moid notaire en ai fait lever le présent par Maître Pierre Marie Curtet et pour le tabellion, droit quatre livres dix sols.
L'exacteur nouvellement élu percevait le solde débiteur de son prédécesseur si ce dernier ne l'avait pas encore reversé à la trésorerie. Dans la paroisse de Vovray-en-Bornes, en 1784, seuls deux propriétaires privilégiés étaient exemptés du paiement de la taille. Il s'agit de noble Michely Ducrest et du Sieur Jonas Telusson de Genève, dont les cotisations cumulées se seraient sinon élevées à trente-cinq livres, treize sols, deux deniers.
La reddition des comptes était l'occasion d'une assemblée solennelle à laquelle étaient conviés les communiers :
L'an mil sept cent huitante quatre et le onze juillet à midi dans le presbytère de Vovray, lieu choisi pour la présente assemblée, le compte et de plus a été clos affiné et arrêté après la reddition qu'en a faite Christophe à feu Claude Lachavanne, natif, habitant de ce lieu, en contradiction de Simond à feu Simond Brand, syndic, Jean à feu Humbert Brand, François fils de Michel Mugnier, conseiller, tous natifs, habitans de ce lieu, sauf led Mugnier natif du Sappey, assemblés et convoqués au son de la cloche à la manière accoutumée et il en résulte que ledt Lachavanne a exigé deux mille huitante cinq livres douze sols cinq deniers et n'a dépensé que mille quatre livres quatre sols trois deniers qu'il payera ainsi qu'il sera ordonné ainsi délibéré ledt jour, tous étant illitérés ont fait leurs marques sur le registre et moi notaire avait fait lever le présent par Maître Pierre Marie Curtet pour le tabellion, droits quarante cinq sous.
La perception de la dîme, impôt levé au profit de l'église, dont l'assiette à l'origine reposait sur la production (par exemple une gerbe de froment sur douze) était à la charge du décimateur. Il ne s'agit pas d'une fonction attribuée à un communier de la paroisse mais à des fermiers en vertu d'un contrat d'assensement ou de fermage. Les fermiers de la dîme étaient tenus, outre la perception proprement dite, d'assurer les frais d'entretien et les réparations des biens de l'église qui leur était assensés. La paroisse de Vovray-en-Bornes, attachée à celle de Cruseilles, dépendait du chapitre de la Sainte Chapelle de Chambéry auquel était versé le montant de la dîme.
Les assemblées de communiers disparaissent dans leur ancienne forme avec la tempête révolutionnaire, cependant, les communiers ne disparaîtront définitivement qu'après la guerre de 1914 - 1918. A la fin du 19ème siècle et au cours du 20ème existaient également des conseils de fabrique, genre de conseils paroissiaux dont j'ai retrouvé un registre conservé à la mairie du Sappey-en-Bornes. Cette apparente unité cachait néanmoins souvent, au sein de la même paroisse, un extraordinaire esprit de clocher entre les habitants de deux villages différents, entraînant des rivalités, des conflits de bornage, parfois même des batailles rangées et pour finir presque toujours des recours en justice.
Le deuxième cadre est constitué par la famille. La communauté familiale savoyarde est souvent représentée par les ménages à noyaux conjugaux multiples ou familles patriarcales. Sous le même toit paternel, les fils et les épouses vivent avec leurs enfants, ainsi que les filles non mariées. Tous travaillent pour le domaine familial. En général, ces familles étaient les plus aisées et aussi les plus puissantes en raison du nombre de leurs membres, mais la liberté de chacun s'effaçait devant l'autorité du chef de famille, ce qui n'allait pas sans querelles. Les biens étaient transmis en indivision entre les frères à la mort de leur père. La mère bénéficiait, en cas de survie, d'une pension fixée par testament. Les fils étaient désignés comme héritiers universels. En principe, le fils aîné devenait le nouveau chef de famille. Les filles étaient désintéressées de l'héritage paternel par leur dot.
Mais ce schéma est loin d'être unique. La même famille évoluait au cours des années, changeait de modèle, certains de ses membres s'en séparaient volontairement. Il existait souvent des familles de type nucléaire dont les fils émancipés quittaient leur père.
Parfois des discordes très dures opposaient les frères entre eux ou les frères avec leurs soeurs, entraînant des procès interminables, des haines durables et l'anéantissement de l'unité familiale.
J'ai rencontré un cas assez étonnant où une maison héritée en indivision a eu des pièces murées à l'intérieur pour interdire toute cohabitation et obligeant le percement d'une entrée extérieure séparée. On ne peut pas être plus fachés.
L'émigration, traditionnelle en Savoie, ne semble pas avoir pris la même ampleur dans le Genevois que dans les vallées de la Maurienne, de la Tarentaise, ou en Faucigny. En fait, Genève a attiré beaucoup de nos ancêtres Lachavanne qui y ont trouvé des places d'employés, de domestiques, d'artisans ou de fermiers. L'émigration vers Genève contre laquelle luttaient en vain les curés qui dénonçaient la promiscuité charnelle qu'elle favorisait entre les jeunes gens et les jeunes filles et le vent glacé de l'hérésie qui perdait les âmes, a débuté très tôt. C'était l'une des causes d'éclatement des familles et de bouleversement de la vie tradionnelle des villages. L'émigration saisonnière puis définitive s'est accélérée à la fin du 19ème siècle, en raison de la très grande pauvreté des petits paysans et des familles aux nombreux enfants.
Les minutaires que j'ai consultés, les actes recopiés sont d'extraordinaires mines de renseignements sur la vie quotidienne de nos ancêtres, sur leur mentalité et sur les obligations qui pesaient sur eux. Ces documents décrivent dans le détail leurs préoccupations matérielles qui s'organisent sommairement en trois axes principaux : - Le mariage. - La gestion du patrimoine. - La transmission des biens au moment de la mort.
Le mariage :
Au 18ème siècle le mariage était un moment important dans les familles. Il résultait très souvent de discussions âpres, parfois tendues, presque de marchandage entre les parties concernées, car l'union d'un couple était plus une question d'intérêts entre deux familles que de réel amour entre un homme et une femme (du moins dans les siècles antérieurs au 19ème). On essayait d'y préserver les intérêts patrimoniaux. Dans les familles les plus riches, de type patriarcal, le but était de maintenir l'unité du bien sinon de l'agrandir, d'où la fréquence des unions entre cousins. Quelques mariages, à partir de 1860, répondaient à une vue plus moderne. Les couples se formaient en raison des sentiments et quelquefois aussi dans le but de légitimer un ou plusieurs enfants nés hors mariage. Mais, d'une façon générale, la règle ancienne dans certains cas a perduré très longtemps, jusqu'au 20ème siècle. Pour revenir à l'Ancien Régime, le mariage était obligatoirement consécutif à un contrat passé devant notaire, en présence de témoins et qui engageait véritablement et définitivement les parties, même si le mariage proprement dit, religieux, était célébré plus tard. Un contrat rompu pour une raison ou une autre donnait lieu à transaction pour dédommager la partie lésée ou alors, en cas d'impossibilité d'accord, les parties allaient en justice. Le contrat prévoyait la dot de l'épouse, selon l'usage rapporté par les notaires : " parce qu'il est de coutume que les filles constituent dotte à leurs époux afin de plus facilement supporter les charges du mariage...". La dot était généralement constituée par une somme d'argent, du bétail et du linge ou trousseau. Le tout était estimé en regard de la surface patrimoniale du père qui désintéressait sa fille de sa part d'hoirie, après discussion après le père de l'époux, ou ce dernier s'il était émancipé. Pour les paysans, les biens étaient toujours immeubles, de fait, la dot ne pouvait pas être versée en une seule fois, les parties (les pères respectifs ou l'époux, mais jamais du moins en apparence l'épouse) en fixaient un échéancier, lequel faisait partie des termes du contrat. Doter une fille était une opération ruineuse et comme les échéanciers se prolongeaient sur de longues années, les frères continuaient à verser les arriérés de la dot, voire les neveux pour leur tante. De toute manière, ni les filles ni les époux n'oubliaient leur dû et lorsque l'épouse décédait prématurément, ses ayants droit continuaient à l'exiger. Si bien que l'on rencontre assez souvent des actes de quittance concernant des dettes remontant à plus de quarante ans contractées par des parents décédés depuis longtemps.
La dot n'entrait pas en pleine propriété de l'époux, même si celui-ci en avait l'usufruit de droit, car sa femme au moment du contrat le constituait son procureur spécial, général et yrrévocable. C'est-à-dire qu'elle se mettait sous sa puissance et le laissait agir et décider de la gestion patrimoniale en ses lieu et place. Une femme était toute sa vie mineure, vis à vis de son père, puis vis à vis de son mari. Elle ne devenait libre et majeure que veuve. L'époux avait obligation de restituer la dot dans certains cas, que je n'ai pas rencontré jusqu'à présent. Le mari était tenu à l'obligation de l'augment, c'est-à-dire que le capital représenté par la dot devait produire des fruits, lesquels s'ajoutaient. Les bénéficiaires étaient d'abord les ayants droits, mais aussi l'épouse elle-même lorsqu'elle devenait veuve.
Le contrat dotal engageait les parties. En cas de non respect du terme, le défaillant était saisi dans ses biens qui se trouvaient gagés de fait. Une stipulation spéciale, outre l'augment, prévoyait la donation à cause de mort de l'un des deux époux à son conjoint survivant. La donation portait sur une somme d'argent mais ne représentait qu'une petite partie du délaissé du défunt. Parfois il s'agissait de l'usufruit de la généralité de la succession. Les héritiers universels (en principe le ou les fils) étaient prioritaires. La donation était prévue en raison de l'attachement que les époux se portaient.
Ainsi le contrat dotal de Pierre Lachavana, de l'Abergement, avec Philippâ Dufaut, passé le 30 janvier 1725 à Cruseilles devant le notaire Joseph Challut. Philippâ Dufaut, fille de Joseph et de Perrine Coudurier, native du Biollay (village de Cruseilles), apporte en dot à son époux futur Pierre Lachavana, fils de Nycolas, de l'Abergement, la généralité de ses biens possédés au Biollay et qui lui ont été transmis par ses feu père et mère. Elle le nomme son ... procureur spécial, général et yrrévocable pour rechercher lesdits biens et droits sus constitués, les exiger, en faire quittance, cession de droit, vente, accord, transaction et autres convenables... Ce mariage, qui a été discuté par plusieurs parties, est qualifié d'agréable à Pierre Cartier et sa femme Marie Lachavana, oncle et tante de l'époux. Ce faisant, ils constituent à Pierre la somme de cinquante-six patagons et demi, de quatre livres, huit sols pièce, deux linceuls (drap) de toile commune, une chèvre, une génisse d'une année, une couppe (mesure ancienne correspondant à environ sept décalitres en Savoie) de froment, une couppe de seigle. En fait, Pierre Cartier et Marie Lachavana rachète purement et simplement les prétentions de Pierre Lachavana sur ses droits paternels et maternels afin de ne pas démembrer le patrimoine familial par le jeu des successions.
Les époux se font donation de trente-trois livres, six sols, huit deniers, que le survivant pourra prendre et prélever sur les biens les plus liquides du conjoint décédé. Cette donation n'est valable que s'il n'y a pas d'enfant, car ces derniers sont de droit héritiers universels.
Un bon mariage constitue avant tout un acte de gestion patrimoniale. Cependant, le destin en a décidé autrement dans le cas de couple très modeste, disparu prématurément. Il naîtra deux enfants, vite orphelins, l'un François, malade et infirme ne pourra faire valoir les biens délaissés par ses parents, ce qui va le mener dans une misère terrible. Sa soeur Marie épousera Blaize Alliod, de Vovray. Pour survivre, François va céder ses maigres biens en 1753 à son beau-frère contre l'assurance d'être recueilli, nourri et soigné.
Marie, encore très jeune (27 - 28 ans), décède à son tour au début de 1754.
Dans ce milieu de petits paysans du 18ème siècle, une dot assez confortable se situe à environ quatre cents livres. Il est cependant fréquent pour les habitants de Vovray de rencontrer des dots qui ne dépassent pas les cent vingt livres, ce qui est particulièrement modeste et témoigne de la pauvreté de ces familles.
Après la Révolution, pendant la période française (1792 - 1815), les contrats dotaux sont simplifiés à l'extrême. Concernant les mariages, j'ai découvert également des actes originaux dit actes respectueux envers Père et Mère, dans lesquels les notaires ne faisaient que constater l'autorisation parentale accordée à un fils ou à une fille en vue de son mariage.
La gestion du patrimoine :
La gestion patrimoniale de nos ancêtre passait aussi et surtout par les ventes, les achats de terres, les emprunts et les prêts d'argent, les admodiations (métayages), assensement ou acensement (location, fermage) de terres ou de bétail. Si de nos jours, aller devant notaire reste un acte relativement exceptionnel de notre existence, jadis il était tout à fait ordinaire d'avoir recours à ses services. Le plus courant, l'achat et la vente de parcelles de terre. Aubin Lachavanne, d'Andilly, est passé vingt fois devant notaire entre 1817 et 1850. Achetant et revendant, pour l'essentiel, de petites parcelles en pré, teppes (mot régional désignant une friche), champs. Il vend une maison en mauvais état pour deux cent quarante livres le 8 avril 1850. Mais il procède également à des échanges de parcelles dans un but de remembrement, échanges quelquefois réalisés avec soulte quand la valeur entre les biens était trop différentes. En 1845, il conclut un accord de tontine (ou association) entre plusieurs personnes en vue de dédommager avec une somme de trois cents livres reversée par les autres celui dont le fils tirera un mauvais numéro lors de l'appel au service militaire. En 1848, il fait rédiger son testament, en homme prévoyant, car il n'y avait pas urgence. Aubin est décédé en 1876, à l'âge de 90 ans.
Comme je l'ai écrit plus haut, je n'ai pas constaté de cas d'enrichissement notable de nos familles. Au contraire, si certaines se trouvaient dans une situation d'aisance, pour le milieu considéré, au 18ème siècle, toutes à la fin du 19ème siècles, étaient très appauvries, provoquant le départ vers Genève de la plupart des enfants. Il est des cas de ruine personnelle dont les notaires ont été les témoins. La misère résultait de causes défavorables comme une mauvaise année entraînant la perte des récoltes, la maladie, mais aussi le poids écrasant des charges fiscales ou des corvées que les fonctionnaires royaux piémontais multipliaient à loisir et dont l'utilité paraît souvent obscure. Si les causes étaient variées, le processus de déchéance était le même à peu de détails près.
Qu'il s'agisse au départ d'un simple emprunt pour faire face à une situation critique due, par exemple, à une mauvaise récolte, le recours au prêt d'argent auprès d'un particulier, membre de la famille ou non, était la règle. Le prêt est consenti pour généralement un intérêt de cinq pour cent l'an. Le débiteur reconnaît sa dette dans un acte appelé obligation. Les petites sommes sont empruntées aux connaissances directes mais, pour les sommes importantes, l'emprunteur fait quelquefois appel à de riches bourgeois, lesquels y trouvent souvent, le moyen d'agrandir à bon compte leurs domaines. Ainsi Claude Lachavanaz, dit Quillet, de l'Abergement, à l'occasion d'un contrat d'assensement, emprunte le 22 avril 1716 la somme de cinq cents florins en douze louis d'or et dix écus auprès de Joseph Boreille, bourgeois d'Annecy, pour l'achat de quatre boeufs et la subsistance de sa famille.
Claude qui se trouvait dans une situation difficile, ses biens personnels ne lui permettant pas de faire vivre correctement les siens, obtient de Joseph Boreille l'assensement de son domaine de Cruseilles pour six ans. Pour faire valoir les terres, Claude a besoin d'un attelage de boeufs. Le prix de quatre de ces animaux s'élève à quatre cent cinquante florins, véritable fortune pour l'époque. Le propriétaire assensateur consent en outre à faire l'avance de la semence en pesette (plante fourragère) et fèves, fournit le matériel : charrue, chariot, herse... pour les façons culturales. Mais les termes du contrat d'assensement oblige Claude à s'endetter auprès de son propriétaire pour prendre le domaine, car les semences et les animaux sont à sa charge et il n'a pas les moyens de les avancer. Le voilà doublement chargé par l'emprunt de cinq cents florins et par les revenus qu'il doit reverser à Joseph Boreille. Sans compter les prestations en main d'oeuvre qu'il lui doit.
Suivant cet exemple, la plupart des riches bourgeois d'Annecy procédaient de la même manière. Au fil des ans, ils ont éliminé les petits paysans du bassin annécien, lesquels étaient quand bien trop heureux de rester chez eux, mais comme fermiers ou grangers si la proposition leur en était généreusement faite.
L'emprunt en dehors de la simpe obligation, peut prendre la forme d'une rente garantie, soit par un bien gagé, soit par une caution. Ainsi, mon ancêtre François Lachavanaz a emprunté trois cents livres à Claude Fournier le 1er mai 1761 sous la forme d'un capital versé en une seule fois et pour lequel il est astreint à reverser une rente annuelle de 15 livres, à perpétuité, jusqu'au remboursement du capital lui-même. Pour la garantie de ce prêt, Jean-Louis Mègevand et Jérôme Jacquemoud se portent caution. François devait s'acquitter d'une dette consécutive à un précédent contrat de rente daté de 1756. Dans les situations extrêmes, les emprunts se succèdent et s'accumulent pour rembourser les créanciers, jusqu'au moment où le débiteur ne peut plus faire face. Ses biens personnels sont saisis à la réquisition des créanciers, quelquefois il est contraint par corps et emprisonné, comme Rollet de Lachavanaz, dans les années 1680, dans les prisons ducales d'Annecy. Pour retarder la saisie, faire face provisoirement, les paysans vendaient sur pied leurs récoltes avant terme, à un prix bien entendu très inférieur à ce qu'ils auraient pu prétendre à la maturité desdites récoltes. Il s'agissait des ventes de prise.
Une autre forme d'emprunt assez fréquente consistait en une vente dite à réachat ou sous réméré. L'emprunteur vend son bien avec la possibilité de le racheter à l'issue d'un terme fixé entre les parties, augmenté d'un intérêt. Passé le terme, le débiteur peut racheter son bien et il en reprend la pleine possession. S'il ne peut le faire, l'acquéreur en est rendu définitivement propriétaire. Entre temps, le bien gagé est à la libre disposition de l'acheteur qui en tire et conserve les fruits à son profit exclusif.
La transmission du patrimoine :
La transmission du patrimoine est l'ultime moment solennel et important de la vie de nos ancêtres. Même les plus modestes faisaient appel au service du notaire pour régler leur succession. La rédaction du testament était un acte pratiquement public par lequel le testateur exprimait ses dernières volontés, tant spirituelles que temporelles. Il se préoccupait autant du salut de son âme que d'éviter les difficultés et querelles qui n'auraient pas manqué d'opposer ses héritiers si aucune disposition n'était sagement prise.
Il désignait ses héritiers universels, en principe les fils, qui recevaient l'actif et le passif de la succession. C'est à eux que revenait l'obligation de payer les dettes attachées à son délaissé.
Les héritiers particuliers étaient en général : l'épouse pour laquelle il prévoyait une pension viagère consituée par le versement d'argent ou de biens en nature (beurre, fromages, grain, souliers tous les deux ans, etc.), ainsi que la possibilité de vivre à pot et à feu dans sa maison, et les filles qui, si elles avaient été déjà dotées au moment du mariage, ne recevaient qu'une somme symbolique, ou, sinon, il prévoyait l'obligation pour ses héritiers de discuter et évaluer leur dot. La succession était systématiquement, du moins dans la plus grande majorité des cas, transmise en indivision, même si par la suite une mésentente ou la simple convenance amenait les héritiers à se séparer de biens.
Les couples ou les célibataires qui disparaissaient sans héritier pouvaient réserver une partie de leurs biens pour l'église paroissiale. Quelquefois les biens revenaient de droit au seigneur du lieu, selon le très ancien privilège féodal de l'échute ou main morte, coutume dont l'origine se perd dans le Moyen Âge, mais qui s'est maintenu jusqu'à la révolution et qui concernait les anciennes tenures serves et les terres jadis albergées, à l'inverse des tenures libres ou alleux. Le testateur pouvait en disposer à sa guise et les transmette à qui bon lui semblait, à ses neveux ou nièces par exemple. L'échute était considérée comme une marque infamante et frappait les roturiers aussi bien pauvres que riches mais seuls les seconds pouvaient réellement s'en préoccuper et racheter le privilège.
La rédaction du testament le caractère d'une cérémonie. L'occasion de réunir dans la maison du testateur la famille proche, frères, cousins, voisins du village, le curé de la paroisse à qui revenait la charge de conférer les derniers sacrements, dont il était porté mention dans l'acte de décès. Le notaire en présence des témoins constatait l'état de santé mentale du mourant, à peine de nullité de l'acte. Il enregistrait sa prière en vue d'obtenir la miséricorde divine, ses ordres concernant le nombre de messes à dire pour le repos de son âme, le lieu de sa sépulture. Plus rarement, le testament était collectif, par exemple le mari et la femme, ensemble, ceci afin de limiter les frais.
Le notaire invitait systématiquement le testateur à faire un don aux hôpitaux de la Charité et des Saints Maurice et Lazare (les Saints Maurice et Lazare, ordre religieux à vocation caritative, ont été fondés par Amédée VIII). Presque toujours, le testateur répondait que ses facultés ne le lui permettaient pas.
Suivons le notaire Joseph Challut qui se rend au chevet de Pierre Lachavanaz à Vovray, le 13 mars 1721. Pierre est alité, affligé de maladie corporelle, sa femme encore en bonne santé mais âgée, avec l'autorisation de son époux, va faire enregistrer également son testament. Dans la maison du mourant se sont réunis Révérend Joseph Navilloux, curé de Vovray, et Révérend Philippe Perreard, curé du Sappey, ainsi que les frères Simon et Noël Brand, un autre Noël Brand, Jean Brand feu François, tous de Vovray. Pierre Lachavanaz et sa femme se signe : ... après s'estre munis du signe de la Sainte Croix, disant in nomine patris et fily et spiritus sancti, amen... ils implorent ... la Miséricorde de Dieu pour obtenir la rémission de leurs offenses par les mérites de Notre Seigneur Jésus Christ, par l'intercession de la Glorieuse Vierge Marie, de Saint Christophe leur patron, et de la toute la cour céleste... ils élisent la sépulture de leur corps... dans le cimetière de Vovray.
Les héritiers sont chargés, à leur discrétion, des funérailles et obsèques mais doivent faire dire trois messes basses de requiem pour le repos de l'âme de chacun des testateurs. Après les préoccupations spirituelles, viennent les contingences matérielles. Pierre sait que sa femme va lui survivre, il lui lègue tous les fruits et revenus de ses biens, à titre de rente viagère. Par institution particulière, ils lèguent (les époux) à chacune des filles : Claudine et Marie, la somme de cent soixante-six livres, treize sols, quatre deniers. Cette somme est composée des droits paternels et des parts d'augment de la mère. Elles recevront chacune, aussi, une génisse d'un an et un rant de toile le jour où elles convoleront. En attendant le mariage, les filles seront logées à la maison parentale ... nourries et entretenues dans leur maison en travaillant de leur possible pour le profit d'icelle...
Les fils, Christophe et Pierre, sont désignés héritiers universels ... par lesquels yls veulent et entendent leurs debtes, légats, funérailles et obsèques estre payées et satisfaittes sans figure ny espèce de procès... Des dispositions diverses sont prises pour éviter tout risque de querelle entre les enfants : ... et venant l'un desdits héritiers à décéder sans enfant né de loyal mariage, yls veulent et entendent sa part des biens appartenir au survivant, dont de même si lesdites filles toutes deux venoient à mourir sans se marier leursdits légats appartiendront à leursdits frères par égale part et portion et l'une desdites filles venant à mourir sans se marier comme dessus la survivante en héritera du tiers conjointement avec sesdits frères et au cas que lesdits mâles vinssent aussy tous deux à décéder sans enfant comme dessus, leurs biens appartiendront à leursdites soeurs aussy par égale part et portion ...
Ainsi allaient les grands moments de l'existence de nos ancêtres qui conditionnaient leur destin et celui de leurs familles et descendants. Ces actes importants que mémorisaient par écrit les notaires, témoins privilégiés de leur époque, étaient copiés et recopiés, grossoyés, et toutes les familles gardaient jalousement ces documents dans leurs coffres fermant à la clé car ils étaient leur garantie, la reconnaissance de leur existence physique et de ce qui leur appartenait. Ils étaient transmis à travers les générations, leur perte était un drame irréparable. Dans certaines régions du duché, notamment dans les pays de montagne, un grenier séparé de l'habitation principale était construit. On y gardait les réserves alimentaires, les beaux vêtements et les papiers pour les garantir de l'incendie toujours possible qui menaçait les maisons. Même si presque personne ne savait lire, la possession et la conservation des actes dont j'ai parlé revêtaient un caractère vital et servait parfois de garantie sur un contrat.
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